chapitre écrit par Vincent Mondiot
Le cirque était arrivé au milieu de la nuit, alors que la grande majorité des quartiers ouest dormait du sommeil des justes.
Quant à la petite minorité (vendeurs de tak, détrousseurs nocturnes et prostituées en fin de service), elle était ici représentée par deux enfants, des garçons de neuf et douze ans dont l’activité principale consistait à errer dans les rues en quête de mégots fumables et de bourses volables. Ils trouvaient plus souvent les premiers que les deuxièmes, et souvent l’ennui jouait le rôle de troisième membre de la bande.
C’était donc avec une joie reconnaissante que les deux enfants observaient l’installation du chapiteau, à la lueur des torches des ouvriers. Des ballots de foin avaient été empilés pour nourrir les cavalins de la troupe et bloquer les quelques rues convergeant vers la place Batisla, la dernière avant les champs et la route pavée sortant de Mirinèce. Au centre de la scène de théâtre ainsi délimitée commençait à se dresser l’immense tente décorée d’étoiles brillantes. Supervisant l’ouvrage, un homme en costume sombre passait entre les groupes d’ouvriers.
- T’as déjà été au cirque ? demanda le plus jeune garçon sans regarder son aîné, le regard rivé sur les gestes des hommes qui se hélaient d’un point à l’autre du chantier.
- Ouais. Une fois, avec un mec à ma mère. Un connard.
- C’était bien ?
- Ouais. Ça dépend des numéros, mais parfois y’a des trucs supers. Une fois j’ai vu une fille qui montait sur un cavalin et faisait un tas de cascades avec du feu tout en continuant à galoper autour de la scène et tout.
Il s’arrêta un instant et se passa la langue sur les lèvres. Les bras nus et tatoués des ouvriers semblaient travailler sans efforts, soulevant des tonneaux ou déplaçant des gradins comme s’il se fut agi de sacs de plumes. De temps en temps, l’un d’eux jetait un regard aux silhouettes des deux enfants et leur souriait.
- Elle était juste habillée d’un truc très moulant avec des paillettes, reprit le plus âgé un ton plus bas. On voyait presque tout…
- Des cascades avec du feu ?
- Ouais. Y’avait aussi tout un tas de clowns et des animaux bizarres, et même un genre de magicien qui faisait des tours. Sauf que je crois que c’était un faux magicien, pas un vrai.
- C’est quoi la différence ?
L’adolescent commença à réfléchir à une réponse qu’il n’eut pas à donner : sur la gauche du chapiteau à demi-dressé, trois hommes en maillots de corps et salopettes décadenassèrent la porte d’un énorme wagon. L’un des hommes toussa, cracha à plusieurs reprises, puis pénétra dans l’obscurité du chariot et hurla.
- Allez, debout tas de merde ! Descends de là !
Les deux autres ouvriers s’étaient postés de chaque côté de l’ouverture et riaient en regardant à l’intérieur. Afin de mieux voir, l’adolescent grimpa sur le tas de foin derrière lequel ils se trouvaient.
- Fais attention, murmura le plus jeune, la bouche entrouverte par la curiosité et la crainte.
- Pas de souci…
Ça ne suffit pas totalement à rassurer l’enfant. Il y avait cette histoire de cascades avec du feu et les étoiles peintes sur le chapiteau, d’accord, mais quelque chose dans ce cirque le rendait nerveux. Le milieu de la nuit, la frontière de la ville, les grognements qui montaient des chariots encore fermés, les grincements des poulies, les coups de marteau, la lumière des flambeaux, l’homme en costume sombre. Il commençait à faire froid.
Lentement, une énorme masse noire descendit du chariot ouvert et se laissa tomber au sol avec un choc sourd. À côté d’elle, les hommes qui étaient venus la réveiller semblaient ridiculement petits. Ils levèrent leurs torches, et les reflets des flammes glissèrent sur la carapace de la chose.
- Whoua ! s’exclama l’adolescent en se dressant sur la pointe des pieds. Génial…
- Quoi ? C’est quoi ? Il se passe quelque chose ?
Sans lui répondre, l’adolescent attrapa la main de l’enfant et le tira à ses côtés au sommet du barrage odorant qui frémissait sous leur poids. À une dizaine de mètres d’eux, un énorme animal au dos couvert d’une forêt de coraux entremêlés. Il était désormais occupé à fourrager du museau dans un autre tas de foin, accompagné dans cette activité par deux cavalins qui semblaient ne rien craindre de cette bête qui les dominait largement. Les ouvriers se dirigeaient déjà vers un autre chariot.
- Une bête-corail… murmura l’adolescent sans quitter l’animal des yeux. J’en ai déjà vues en image. Je pensais pas que c’était si gros…
L’enfant n’avait jamais rien vu d’aussi génial que ça. Toutes ses craintes s’étaient soudain noyées dans sa fascination.
- Tu… Tu crois qu’il y a des animaux dans tous les chariots ? réussit-il à articuler.
- Sûrement… Faut trop qu’on y aille. Faut qu’on voit ça. Absolument.
- Tu crois que ce sera cher ? demanda l’enfant avec un regain de doute dans la voix.
- On se débrouillera. Faut qu’on y aille.
Le callybaste, la « bête-corail », leva la tête vers eux et les regarda de ses yeux sombres, des brins de paille dépassant de son bec. L’enfant rit, et l’animal replongea dans son repas. Oui, clairement, il fallait qu’ils y aillent.
L’homme en costume sombre apparut devant eux.
L’enfant eut un mouvement de recul effrayé, et l’adolescent tendit instinctivement un bras protecteur entre son jeune compagnon et l’intrus.
- Bonjour, messieurs ! dit celui-ci avec un large sourire. Ravi de rencontrer mes premiers spectateurs ! Je m’appelle Monsieur Stellaire, et je suis le directeur de ce cirque !
Il ne semblait pas avoir remarqué la peur que son arrivée avait suscitée. La pâleur de son visage faisait un trou dans la nuit, coincé entre ses cheveux noirs gominés et le velours violet de son costume. Son sourire s’agrandissait seconde après seconde et sur son cou était tatouée une étoile en feu. Malgré le froid, sa peau luisait de sueur.
- Et vous, vous vous appelez… ? demanda-t-il en tendant sa main aux enfants.
- Harman et Salomon, répondit l’aîné en serrant prudemment la main de Monsieur Stellaire.
Le directeur du cirque sourit un peu plus largement encore et serra vigoureusement la main de l’adolescent avant de lisser ses cheveux et de tirer sur le veston de son costume.
- Puisque vous êtes mes premiers visiteurs, j’aimerais vous offrir le privilège de glisser un œil, voire même les deux, sur mes plus spectaculaires attractions. Maintenant, avant même que mon chapiteau soit installé ! Cela vous tenterait-il, messieurs Harman et Salomon ?
Harman haussa les épaules pour donner l’air de n’accorder aucune importance à ce cadeau. Monsieur Stellaire souriait toujours.
- Bien sûr, oui. Pourquoi pas.
- J’en suis flatté, cher Harman ! Alors suivez-moi entre les tentes et les chariots du Cirque Étoilé, et apprêtez-vous à voir des choses que jamais vous n’oublierez !
Salomon n’aima pas cette dernière idée.
La visite dura plus d’une heure, et lorsqu’enfin les enfants ressortirent de la dernière tente, le jour commençait à poindre à l’horizon, couvrant la surface des champs d’une rosée argentée. Autour du chapiteau désormais achevé, d’autres animaux avaient rejoint les cavalins et le paisible callybaste, et une quinzaine de tentes et de cages sur roues donnait à la place Batisla l’aspect d’un labyrinthe à l’odeur de fauves et au sol tapissé de paille. Les ouvriers avaient disparu dans leurs roulotes et le silence était presque total. Les regards des deux enfants étaient saturés d’étincelles excitées qui leur promettaient de ne pas trouver le sommeil avant de nombreuses heures.
- Et n’oubliez pas ! leur dit Monsieur Stellaire alors qu’ils s’éloignaient vers la ville. Parlez de mon cirque à tous vos amis ! Racontez ce que vous avez vu ! Monsieur Stellaire n’oublie jamais ceux qui lui rendent service !
Harman et Salomon se retournèrent pour adresser un signe à leur ami en costume violet, qui répondit à leur geste en se lissant les cheveux. Il adorait les gosses. Ils étaient naïfs et très bavards. Dans toutes les villes où il menait son cirque, c’était toujours eux qui constituaient sa publicité la plus efficace. Et il pressentait que ces deux petits gars allaient être de sacrément bons communicants. Il leur avait tout montré. Même ce qu’il avait trouvé sur la route de Mirinèce quelques jours auparavant… Ho, bien sûr les gosses en avaient eu peur. D’ailleurs, malgré son éternel sourire, lui-même n’adorait pas se trouver seul face à ce… Cette chose. Mais les gens aimaient avoir peur. C’était l’une des raisons pour lesquelles ils venaient au cirque. Voir un acrobate chuter, un fauve dévorer un dresseur… Oui, ils étaient prêts à payer cher pour un peu de frayeur en cage. De loin, bien à l’abri, les bonnes gens de Mirinèce allaient adorer sa dernière trouvaille. Et ses caisses à lui allaient adorer le passevelle des bonnes gens de Mirinèce.
Monsieur Stellaire se tourna d’abord vers les champs et le soleil levant, puis vers Mirinèce, au-dessus de laquelle le titan Galrekah et le Palais Central perçaient les premières lueurs de l’aube. Quelques commerçants et agriculteurs commençaient à circuler sur la route voisine, regardant avec curiosité le chapiteau tandis que leurs cavalins sifflaient en reniflant les odeurs des animaux inconnus qui somnolaient entre les tentes.
Monsieur Stellaire sortit un cigare de sa poche de poitrine et souhaita mentalement bon vent à Harman et Salomon. Qu’ils répandent la bonne parole, et la spectaculaire rumeur du flamboyant Mutant Démoniaque du Cirque Étoilé.
La lueur orange de son cigare se refléta dans ses yeux ; sur la peau de son visage ; en transparence dans ses veines ; à l’intérieur de ses dents. Il épongea sa transpiration.

Ohya jeta sa massue entre la table et le mur et se laissa tomber, épuisé, sur le banc face à l’entrée. Aldaïde et Irmin firent preuve de plus de retenue en pénétrant dans la taverne, au léger soulagement du personnel et des quelques clients présents. Tout le monde ici avait appris à connaître les mercenaires d’Elsy et leurs habitudes aussi bruyantes que payantes. Ces derniers temps, leurs poches débordaient toujours de passevelle et leurs bouches d’éclats hilares.
Ce matin-là, le gilet de l’atépéhien était couvert de sang et la robe de la gamine déchirée en de multiples endroits, mais depuis l’autre côté du bar, le serveur s’avoua tout de même soulagé. Au moins cette fois-ci, il n’y avait pas le…
- Petits-déjeuners complets pour tout le monde ! hurla Basilien en faisant claquer la porte contre le mur.
- Ouais, enfin juste pour nous, quoi ! ajouta Francisque en ricanant.
… gros et l’idiot. Le serveur serra les dents et mit une nouvelle cafetière sur le feu.
- Merde ! grogna Ohya en regardant Basilien s’assoir face à lui.
- Quoi ? Tu vas encore en reparler ?! Il va encore en reparler ! répéta-t-il à l’attention de ses collègues qui, autour de la table, nettoyaient leurs vêtements ou, dans le cas d’Irmin, la lame d’une petite faux qu’il rangea dans sa manche.
- Moi toujours faire pire boulot et rentrer plein de sang ! dit Ohya.
- Mais t’as sauvé la vie de Baz ! contra Aldaïde. Tu es un héros, ajouta-t-elle avec une emphase théâtrale.
- Hé, il a sauvé la vie de personne ! intervint Basilien. J’avais carrément vu ce type derrière moi, et si Ohya avait pas sauté sur l’occasion pour faire mouiller Alda, c’est moi qui me serais chargé de son cas, à ce fils de pute !
- T’aurais fait comme Ohya ? demanda Francisque, moqueur. T’aurais sauté du pont pour l’écraser et tout ça ? T’aurais fait ça ?
- Bien sûr ! répondit Basilien en haussant les épaules. Pourquoi pas ?
Tout le monde sourit, même Irmin. Et même Ohya. Basilien connaissait bien son ami, et savait comment faire passer ses rares mauvaises humeurs.
- Non, sérieusement ! continua-t-il. Tout ce qu’Ohya peut faire, je peux le faire en mieux !
Le serveur apporta les assiettes au milieu des premiers rires des mercenaires depuis leur mission nocturne : la récupération d’un coffre volé à un usurier par un groupe ne méritant même pas le nom de « clan ». Le coffre était actuellement bien au chaud dans le sac de toile posé aux pieds d’Aldaïde. Dix pour cent allaient en revenir à l’Agence. Contents d’eux, les mercenaires se mirent silencieusement à profiter du café, des œufs et de la charcuterie qu’on leur avait apportés. Rien d’alcoolisé, rien d’épicé, juste un petit-déjeuner d’après-boulot. La grosse cheminée en bout de salle chauffait la pièce et Basilien était heureux.
- Je vais vous dire, je suis plutôt content de nos derniers contrats. Des trucs tranquilles, à Mirinèce, comme avant. Distribuer des mandales, quelques coups de couteau, récupérer du ‘velle et couvrir Ohya de sang… Ça fait du bien de revenir à des trucs un peu à l’ancienne !
Ça change de toutes ces conneries qu’on a faites depuis quelques velliades…
- Depuis Teliam Vore, précisa Ohya en arrachant la peau du saucisson qu’il avait entre les dents.
- Ouais. Depuis Teliam Vore. Et Damnis qu’a notre patronne à la bonne.
- Tu ne vas quand même pas dire que tu regrettes d’avoir participé à ça ? s’étonna Aldaïde en reposant sa tasse. D’une c’est l’une des plus grosses affaires depuis la guerre de Loffrieu, et de deux, ça a quand même énormément rapporté à l’Agence !
- La chute des ces renégats était un hommage rendu à Prime, et y avoir pris part doit être vécu comme un honneur, compléta Irmin.
- Ouais, dit Basilien. Sauf que vous étiez pas là, vous trois ! dit-il en pointant un doigt taché de gras de viande et de crasse vers Irmin, Aldaïde et Francisque. J’ai pas… Enfin, je veux dire, non, c’est cool d’avoir des contrats tout le temps et tout, mais ces derniers temps j’en avais juste plein le cul de partir à l’autre bout du pays pour des trucs débiles et qu’on doive se déguiser en prostituée et je ne sais quoi. C’est tout. J’aime bien bosser à la maison.
Rien ne fut ajouté durant les minutes suivantes. Tout le monde avait trop faim, trop sommeil et trop compris Basilien pour que la moindre parole parût nécessaire.
Puis Irmin s’essuya la bouche, repoussa son assiette vers sa tasse et se leva en sortant quelques grammes de passevelle de sa poche.
- Merci pour l’invitation à cette collation, dit-il à ses collègues. Sur ce, je me retire prendre un peu de repos. Le devoir use parfois autant le corps que l’esprit…
- Ça marche, mec. À plus, répondit Basilien sans entrain superflu.
- Merci de dire à Elsy que je passerai chercher mon salaire dans l’après-midi.
- Ca aussi, ça marche ! répondit Aldaïde en souriant.
Irmin salua tout le monde, laissa son passevelle sur la table, releva la capuche de sa soutane ocre et quitta la taverne. Francisque, dont c’était le tour de payer le petit-déjeuner, récupéra aussitôt les quelques grammes.
- C’est pas sympa ! dit Aldaïde.
- J’avais pas vu qu’il avait laissé de quoi payer ! se défendit le jeune homme, les mains levées en signe d’innocence. Juré ! Je l’ai pris pour lui rendre ! Sérieux !
- Mon cul ! grogna Ohya en frottant le sang séché sur son gilet, sans autre résultat que celui de lui mettre les ongles en berne.
- De toute façon ce type est bizarre, dit Basilien en se roulant une cigarette.
- Moi ou Irmin ? demanda Francisque.
- Irmin. Toi t’es juste con, répondit-il en égalisant le tabac. Elsy l’a pas encore salarié, c’est bien un signe.
- Elle a salarié Himalte… glissa Francisque avec un sourire très peu innocent.
Tout le monde savait quel mot prononcer pour faire partir Basilien, ces derniers temps… Aldaïde jeta un nouveau regard de reproche à Francisque. Basilien alluma sa cigarette avec une moue désapprobatrice, et s’apprêta à réciter sa diatribe anti-Himalte lorsque la porte de la taverne s’ouvrit à nouveau, laissant entrer une bourrasque de vent automnale et un visage connu. Ohya, face à la porte, fit un signe de tête pour que Basilien se retourne.
- Ho les gars, salut ! lança un grand brun vêtu d’un manteau sale.
Sans attendre d’invitation, il s’installa à la place laissée vacante par Irmin, obligeant Aldaïde à se tasser. Il sentait l’alcool.
- Ca va ? demanda-t-il en serrant les mains de Basilien et d’Ohya. Purée, vous revenez d’où ? ajouta-t-il avec un regard dégoûté pour le gilet du mercenaire.
- Ca va, répondit Basilien en soufflant sa fumée droit dans le visage de son vis-à-vis. Tu dis pas bonjour à nos potes ?
- C’est qui ce mec ? demanda Francisque avec mépris.
- Mec comme toi en moins pire, répondit Ohya sans sourire.
Francisque ne sut pas s’il devait ou non se sentir offusquer.
- Alixandre, compléta Basilien. Voici Aldaïde et Francisque.
Ce dernier hocha la tête en finissant ses œufs, tandis qu’Aldaïde le salua du bout des lèvres.
- Alixandre est… T’es toujours mercenaire ?
- Oui. Enfin, j’ai pas trop bossé, ces derniers temps… répondit-il en se frottant les cheveux avec un air désolé.
Une pluie de pellicules tomba sur l’assiette d’Aldaïde, qui décida qu’elle en avait terminé de son petit-déjeuner.
- Ouais. Trop occupé à autre chose ? Alixandre fréquente les mêmes endroits que nous. Sauf qu’il les fréquente un peu plus, hein mon pote ?
- Je peux pas mentir ! répondit-il avec un autre frottement de cheveux.
- Ça se voir, dit Ohya.
- Ça se sentir, aussi, compléta Francisque avec méchanceté.
Aldaïde jeta un regard en coin à cet Alixandre. Grand, presque autant que Basilien, et plutôt bien bâti d’après ce qu’elle en devinait sous ses vêtements. N’aurait-ce été cette barbe mal taillée, ces cheveux sales et surtout cette odeur, il aurait pu avoir l’air fréquentable. Les petits sourires gênés qu’il adressait à la table lui faisait presque de la peine. Plus personne ne parlait. Basilien termina sa cigarette, frotta sa barbe à l’aspect presque noble en comparaison de celle d’Alixandre, et fit un discret signe de tête à Francisque pour amorcer le départ.
- Elsy aurait pas du boulot pour moi ? demanda soudain Alixandre en relevant la tête.
Prêt à se lever, Basilien s’immobilisa un instant puis poursuivit en renfilant son manteau. Francisque alla payer au comptoir.
- Écoute Alixandre, tu bosses bien et tout, c’est pas le souci… Mais on est assez. T’as vu, Elsy a pas mal recruté ces derniers temps. On bosse comme il faut. Alors…
- Pourquoi elle m’a pas recruté moi ? On a bossé ensemble plusieurs fois…
Et toujours le sourire désolé. Aldaïde, désormais également debout, ne put que regarder ses pieds.
- Si toi avoir renseignements pour contrats, nous te payer pour renseignements, intervint Ohya avec une tape amicale sur l’épaule de l’ivrogne et un regard de soutien pour Basilien, qui frottait à nouveau sa barbe, gêné. D’accord ?
- D’accord, répondit Alixandre en hochant la tête.
Francisque revint vers le groupe et demanda du tabac à Basilien sans un regard pour Alixandre, toujours assis. Basilien lui en donna, accompagnant son geste de quelques grammes de passevelle et de l’ordre d’aller discrètement commander un petit-déjeuner pour le mercenaire déchu. Francisque retourna au comptoir tandis que les trois autres se dirigeaient vers la porte.
- Ho ! s’écria soudain Alixandre en se levant presque. J’ai peut-être une info !
Ohya, Basilien et Aldaïde se retournèrent.
- J’ai vu mon petit frère, tout à l’heure !
- Comment va Harman ? demanda Basilien.
- Bien ! Il va bien, oui… Il m’a dit qu’un cirque était arrivé en ville, pour quelques jours ! Pas loin, vers la sortie des quartiers ouest, vous voyez, sur la place Batisla. Vous voyez ?
- Je connais, répondit Aldaïde. Elsy m’y a emmenée acheter du matériel.
- Ouais ? Bien ! C’est bien…
- Et donc ? Ce cirque ? demanda Basilien.
- Ouais, pardon ! Mon frère m’a dit… Bon, c’est un gosse et peut-être qu’il faisait juste son intéressant ou quoi, mais il m’a dit qu’un type lui a montré à lui et son pote un monstre. Un vrai de vrai. Comme y’a deux ans.
- Blasphème ? demanda Ohya, incrédule.
Dans la taverne, les conversations se turent. Alixandre, gêné par ce soudain trop-plein d’attention, haussa les épaules et regarda la table.
- Peut-être bien. Ça je sais pas.
Basilien et Ohya se regardèrent. Puis regardèrent Aldaïde et Francisque.
- D’accord Alixandre, dit Basilien. On va aller jeter un œil à ce truc. Si ça paie, t’auras ta part.
- Merci les gars…
Il manquait une dent au sourire de l’ivrogne et ses yeux n’y croyaient pas vraiment. Les membres de l’Agence Elsy sortirent de la taverne. Dès qu’elle fut dans la rue, Aldaïde se retourna vers ses aînés.
- Un Blasphème ? lança-t-elle. Sérieux ?
Basilien soupira.
- Non, répondit Ohya. Pas possible. Si Blasphème en ville, nous entendre cris et choses comme ça. Alixandre être soûl et son frère gamin.
Basilien confirma d’un signe de tête. Il se souvenait des Blasphèmes, et le paisible ciel mauve de ce début de matinée n’avait rien à voir avec ces créatures contre-nature. Oui, il y aurait déjà eu des cris. Des morts et des flammes, aussi. Aldaïde, la bouche encore entrouverte, semblait déçue, presque incrédule. Francisque termina la confection de sa cigarette et l’alluma.
- On peut toujours aller y jeter un œil, dit Basilien en se retournant vers les vitres sales de la taverne. Ça coûte que dalle.
Alixandre venait de recevoir son assiette et souriait à sa nourriture. Le verre était trop maculé de graisse pour qu’on puisse voir si oui ou non son sourire était désolé.
- J’ai sommeil, se plaignit Francisque. On a bossé toute la nuit !
- Toi fermer ta gueule et venir, ordonna Ohya en regardant lui aussi par la fenêtre de la taverne.
Francisque persiffla sur sa cigarette.
- Où est Elsy ? demanda Aldaïde, mains dans les poches du long manteau de laine qui couvrait sa robe.
Basilien haussa les épaules en se souvenant d’une colère qu’il avait remise à plus tard. À maintenant.
- À l’agence ou chez elle. Sûrement avec Himalte.
- On a besoin d’elle ? demanda Francisque. On va peut-être les déranger pendant qu’ils baisent ! ajouta-t-il avec un sourire stupide qui fit lever les yeux d’Aldaïde au ciel.
- Ça me gênerait, tiens ! grogna Basilien. Allons chercher la chef.

Sauf que la chef en question n’était ni chez elle ni même à l’agence, où elle avait cependant laissé une note spécifiant sa destination : un appartement miteux d’un immeuble de la rue Tarsier, à quelques centaines de mètres de chez ses parents. Un appartement vraiment miteux. Du bout de sa botte Elsy retourna le haut d’une pile de vêtements sales, un rictus écœuré sur les lèvres, sans vraiment savoir ce qu’elle attendait de ce geste. Peu importait, puisque de toute façon elle n’en obtint rien : ces vêtements sales n’étaient que ça, des vêtements sales. Bulo passa entre ses chevilles en jappant et se roula avec une joie un peu dégoûtante dans les habits de la morte.
Parce que oui, Elsy se trouvait là à cause d’une jeune fille décédée quatre jours auparavant. Un meurtre, précédé d’un viol. Tout ça s’étant déroulé ici même. À côté du lit dont les draps ensanglantés avaient été roulés en boule, les planches du parquet étaient brunes, la poussière à leur surface solidifiée dans l’hémoglobine. Dans un coin de la pièce une table encombrée d’un peu de vaisselle et de nourriture, dans un autre un baquet vide et des vêtements propres empilés sur une étagère. Quelques exemplaires de La Voix des Murs pliés les uns sur les autres sous la table et une cafetière froide posée devant la petite cheminée d’angle. Pas grand-chose d’autre.
Elsy était soucieuse : à partir de quand pouvait-elle quitter la pièce sans donner l’impression de ne pas s’intéresser à l’affaire ?
Elle se dirigea vers la fenêtre, souffla dessus, essuya la buée ainsi formée avec la manche de sa gabardine et regarda dans la rue en contrebas. Des gens à peine réveillés qui allaient au travail. Des agriculteurs et des ouvriers, surtout. Quelques mendiants assis sur les premières marches d’un immeuble. Des gosses débraillés s’échangeant des poignées de main en marchant vers l’école. Aucune de ces personnes n’allait surprendre qui que ce soit, jamais, Elsy le sentait d’ici malgré la fenêtre fermée et l’odeur de mort qui flottait encore dans le petit appartement. Tous allaient récupérer les boulots de leurs parents, faire un gosse ou deux, et finalement mourir. Et ainsi de suite. Elle tira à elle une chaise et s’assit dos à la fenêtre, fixant le lit dans lequel était morte la jeune femme.
Odélie Gourelle, dix-neuf ans, vendeuse dans une mercerie voisine. Ne se prostituait pas, ne vendait ni ne prenait de drogue, ne fréquentait pas de criminels notoires. Une fille sans histoire qui s’occupait de madame Tycho, sa logeuse, depuis que celle-ci avait perdu une jambe et une partie de sa santé mentale dans une attaque de Blasphèmes. À la longue, cette innocente attention avait considérablement réduit le montant de son loyer, et considérablement augmenté l’affection que la logeuse ressentait pour la jeune fille. Lorsqu’un voisin, attiré par la porte laissée ouverte, avait découvert le cadavre souillée d’Odélie, madame Tycho avait perdu le peu d’esprit qui lui restait.
Et il se trouvait que la logeuse était une amie d’enfance de madame Valnitier, la mère d’Elsy. Et qu’Elsy, mue par l’un de ses rares élans de sentiments familiaux, avait eu la mauvaise idée de passer chez ses parents la veille au soir. D’où sa présence ici ce matin.
Elle savait qu’elle n’aurait pas dû accepter. D’une, personne n’avait évoqué la possibilité de la payer, et elle sentait que même si elle parvenait à coincer le responsable, elle n’aurait qu’une bien peu rémunératrice « reconnaissance émue » à se mettre dans la poche. De deux, la milice était déjà venue sur les lieux, accompagnée d’un orienteur, et n’avait rien trouvé. « Mais tu sais bien comment la milice fait avec les affaires de nos quartiers, Elsy ! » avait gémi sa mère, les mains jointes en signe de supplication. Oui, Elsy savait bien. La milice allait rédiger un rapport, le ranger, et passer à autre chose. Une gamine des quartiers ouest s’était faite refroidir ? La belle affaire : ce n’était probablement que la trentième depuis le début de la velliade. D’habitude c’était un grand frère, un cousin membre de clan ou un ami mercenaire qui prenait l’enquête en charge. Tout le monde savait que c’était ainsi, et seulement ainsi, que les choses pouvaient avancer, dans cette partie de la ville. Moyennant quelques grammes, les miliciens laissaient même généralement faire. Sauf qu’Odélie n’avait pour toute famille que sa tarée de logeuse. Au bout d’une heure de larmes maternelles et d’appels à son devoir de fille, Elsy n’avait plus eu d’autre option que de lever yeux et mains vers le plafond et d’accepter de s’occuper de cette connerie d’histoire.
Madame Valnitier ignorait ce que sa fille pensait de tout ça : qu’en effet c’était bien triste pour Odélie, mais que ce genre de merdes arrivait. Point. À moins de retourner tout le quartier ou de tomber sur un très improbable indice providentiel, le meurtrier resterait impuni. À côté d’elle, Bulo jappa à nouveau au milieu des vêtements sales.
- Oui mon grand, on ne va plus tarder, murmura la mercenaire sans regarder son chien.
D’accord, d’accord, elle aurait aimé mettre la main sur le fumier responsable des taches de sang, et elle arrivait presque à être triste en imaginant les dernières minutes d’Odélie, mais simplement, ce n’était pas son travail. Ou plus. Deux ou trois ans auparavant elle l’aurait fait sérieusement. Depuis elle avait compris. Les quartiers ouest étaient les chiottes de Mirinèce, là où la merde s’accumulait pour n’être jamais purgée. La milice s’y contentait du minimum, le gouvernement d’à peine plus, et d’accord, c’était vraiment salaud de leur part, mais que leur demander d’autre, finalement ? D’inverser un processus vieux de plusieurs décennies, peut-être de plusieurs siècles ? De régler la pauvreté et la criminalité par leur simple bonne volonté ? Par Prime, merde ! Le problème des quartiers ouest, c’était les quartiers ouest. Ses clans qui se satisfaisaient d’un quotidien de rapines médiocres et de conflits minables, ses jeunes incapables de s’imaginer un avenir hors du seul pâté de maisons qu’ils n’aient jamais connu. Ici l’air sentait le fatalisme et les draps durcis de sang.
Elsy ne pouvait pas détacher son regard des taches. Pour un violeur qu’elle attraperait, dix autres continueraient à œuvrer dans la nuit. Elle n’avait pas travaillé si dur pour finalement en arriver à ça. Les missions en extérieur, dans les autres provinces, travailler pour le gouvernement… C’était là où elle en était, là où elle aurait dû être ce jour-là, et pas dans cet appartement merdique qui, sous bien des aspects, ressemblait au sien. Elle ne voulait pas rester statique, pas occuper la place qu’on lui avait réservée à la naissance. Pas respirer cette odeur jusqu’à sa mot. Elle alluma une cigarette en se demandant quoi dire à madame Tycho.
Bulo vint s’asseoir devant sa chaise, une chasuble grise entre les dents.
- Bordel, mais lâche cette horreur ! gémit la mercenaire en arrachant du bout des doigts le vêtement à son chien.
On frappa à la porte avec énergie. Bulo se retourna en aboyant et Elsy se leva d’un bond, comme prise en faute. Ce n’était cependant pas madame Tycho et ses béquilles, mais Basilien, Ohya, Aldaïde, Francisque et Himalte.
- Ça roule ? demanda Basilien en s’asseyant sur le lit sans remarquer le sang.
- Comme toujours. Et tu viens de t’asseoir sur le sang séché d’une fille assassinée ici même.
Basilien se leva d’un bon avec un petit cri, tirant un hululement moqueur à Francisque, adossé au chambranle de la porte. Himalte vint embrasser Elsy, qui lui rendit rapidement son étreinte avant de regarder ses employés un à un.
- La mission de cette nuit ?
- Réussie ! répondit Aldaïde. Le coffre est en sûreté à l’agence. On l’a échangé contre Himalte !
- J’attendais là-bas, expliqua le mercenaire en souriant à sa patronne et amante. Le canapé y est plus confortable que le mien.
Elsy sourit.
- Ouais, dit Basilien en frottant son pantalon. Bref. On est ici parce qu’on a peut-être une couille à régler.
- Tu t’es encore froissé un testicule en courant derrière un gosse ? demanda Elsy avec sérieux.
- Ha, ha. Super drôle.
- Alixandre dit avoir monstre dans quartiers ouest, intervint Ohya en faisant passer sa massue d’une épaule à l’autre.
- Quel genre de montre ?
- Il a parlé de Blasphèmes… dit Aldaïde avec prudence.
- Il était clairement bourré, intervint Basilien en allant regarder par la fenêtre. En gros y’a un cirque qu’est arrivé en ville, et y’aurait une saloperie du genre monstrueuse au programme du spectacle. Mais en venant ici on n’a vu aucun cadavre et entendu personne hurler. Tu vois ce que je veux dire.
Elsy hocha la tête. Elle voyait, effectivement. Des images vieilles de près de deux ans défilèrent sur ses rétines.
- Peut-être eux avoir une cage très solide ! dit Ohya avec un sourire.
- Vous voulez aller y faire un tour ? demanda Elsy en fermant sa gabardine.
- T’en as fini ici ? demanda Francisque, un pied dans le couloir et l’autre dans l’appartement.
- Oui. C’est une affaire qui n’est pas pour moi.
- Bien.
- Ceci dit, peut-être que le cirque ne sera pas pour nous non plus, hein ! prévint Himalte en se dirigeant vers la sortie.
- Ça… dit Basilien. Enfin, Alixandre est peut-être une épave, mais ça reste un pote. Autant allez s’assurer que tout va bien, non ?< /p>
Elsy acquiesça. N’importe où sauf dans cette chambre. Tout le monde sortit. Bulo en dernier, avec à nouveau la chasuble grise dans la gueule. Il bondit jusqu’à Francisque et essaya de grimper sur ses cuisses avec des aboiements joyeux.
- Bon dieu ! soupira Elsy. Encore…
Francisque se baissa et prit à pleine main le vêtement imbibé de bave. Il le regarda un instant, puis le jeta par la porte encore ouverte. Bulo, un air stupide dans ses yeux noirs et mouillés, fixa son deuxième humain favori avec la langue pendante. Il fit demi-tour pour retourner dans la chambre, mais Aldaïde ferma la porte à temps.
- Histoire que ça dure pas deux heures… se justifia-t-elle en regardant Elsy.
Dans la pénombre du couloir, la mercenaire hocha la tête en regardant son chien pousser du museau contre la porte d’Odélie Gourelle. Elle réfléchit un instant, ne trouva rien, puis frappa contre ses cuisses pour que le petit animal la rejoigne. Il obéit avec entrain et tous se retrouvèrent dans la rue.

Elsy avait profité du chemin pour, du haut de son cavalin, expliquer à ses mercenaires comment ils allaient procéder : Ohya et Basilien allaient se battre, casser quelques bouteilles sur la chaussée, peut-être insulter un passant ou deux, et ainsi attirer l’attention des probables badauds et des inévitables gros bras chargés de surveiller le cirque. Pendant ce temps-là, de l’autre côté de la place, Aldaïde, à qui Elsy avait demandé de remonter un peu l’ourlet de sa robe, allait faire semblant de s’évanouir, attirant ainsi à elle, pauvre demoiselle au vêtement aussi court que sa détresse était grande, ce qui resterait de vigiles. Le champ serait alors suffisamment libre pour qu’Elsy, Himalte et Francisque se glissent dans le campement des forains et donnent libre cours à leur curiosité mal placée. Du classique et de l’efficace.
Sauf qu’arrivés en vue du grand chapiteau de toile brune décorée d’étoiles, le groupe s’immobilisa un instant. D’accord, contre les bottes de foin et les barrières en bois se trouvait bien une trentaine de badauds occupée à regarder un callybaste et quelques cavalins en train de somnoler, et des enfants essayaient d’attirer l’attention des bêtes en sifflant. Mais c’était bien tout ; pas de gros bras toisant avec mépris les futurs spectateurs, pas d’acrobates en train de répéter, pas de clowns dans la foule pour attirer du monde. Pas même de bruit en provenance des cages ou du chapiteau. Une étrange tranquillité alourdissait l’air. Il était un peu plus de dix heures du matin maintenant, et loin derrière le chapiteau, on devinait les silhouettes des agriculteurs qui, dans les champs, finissaient leur moisson. La velliade de givre était vraiment très proche, et le ciel gris de plus en plus froid.
- On se sépare, dit Elsy en descendant de Ravage. Comme prévu.
L’inflexion de sa voix fit comprendre à tous que l’affaire venait déjà de se compliquer. Peut-être juste un peu, cela dit. Basilien estima possible que, pour une fois au moins, ils ne se soient pas mis dans un merdier sans nom. Possible. Vaguement.
- Y’a pas foule, nota inutilement Francisque.
- Tu viens avec moi, répondit Elsy en attachant Ravage et Bulo à une barrière.
Le chien poussa un aboiement de reproche.
- On n’a pas besoin de diversion, visiblement… Ohya et Baz par l’arrière, Himalte et Alda sur la gauche. Vous jetez un œil à toutes les cages, sans trop vous approcher, pareil pour les tentes et même le chapiteau. Si vous tombez sur quelqu’un, vous jouez les crétins et repartez sans faire de scandale. Et si l’un de vous trouve le fameux monstre et qu’il s’avère que c’est effectivement digne de ce nom et pas juste un cavalin auquel on aurait collé des tentacules en tissu, il appelle les autres. Sinon, on se retrouve ici dans dix minutes. C’est parti.
Tous hochèrent la tête et se séparèrent.
Personne ne fit attention à Elsy et Francisque lorsqu’ils passèrent par-dessus les bottes de foin. Droit devant eux, à moitié caché par les toits des roulottes et les tentes, le chapiteau pointait son sommet vers les nuages de Mirinèce. Une étoile en métal y était accrochée, bien trop terne pour briller sous cette absence de soleil. Sous les bottes d’Elsy, les brins de paille imbibés de boue lâchaient des bulles visqueuses. Derrière elle, Francisque souleva un coin de la bâche protégeant une roulotte. Elle se tourna vers lui.
- Quelques loups, répondit-il en laissant retomber la toile mouillée. Ils dorment.
Elle hocha la tête et reprit sa marche, se déhanchant pour passer entre un seau d’insectes pour les cavalins et une réserve de fourrage. Le silence s’était imposé même à Francisque. Discrètement, le mauvais pressentiment d’Elsy gagna du terrain à mesure qu’ils s’approchaient de l’étoile en métal rouillé.
Basilien et Ohya avancèrent entre une petite tente grise et une cage vide, et pénétrèrent dans le campement sans chercher la discrétion. Leur gabarit, leurs mines peu amènes et les tatouages d’Ohya semblaient tout à fait à leur place ici, et personne ne leur accorda plus d’un regard distrait. Basilien roula deux cigarettes et en tendit une à Ohya, qui la refusa.
- Daulune attendre chez moi. Elle pas aimer odeur tabac.
- Ta copine est une chieuse ! grogna Basilien en tirant sa première bouffée.
- Moi être amoureux.
Basilien se tourna vers son ami, et sourit presque sans moquerie. Ohya baissa la tête en riant d’un air gêné, sa massue faisant de petits moulinets à quelques centimètres du sol.
- C’est que tu plaisantes pas, en plus ! Bordel de poils de bite, Ohya amoureux… Après Elsy fidèle, c’est de pire en pire, cette nouvelle année…
Il cracha un nuage de fumée, puis sans réfléchir tapa sur l’épaule de son ami.
- Je suis content, dit-il simplement avant de repartir.
Ohya sourit.
Les deux mercenaires tournèrent derrière une petite tente et tombèrent sur un cavalin allongé devant une roulotte, à moins de cinq mètres d’eux. La bête avait la tête posée sur ses pattes avant, et sa fine langue pointue trempait dans une flaque d’eau. Elle ouvrit un œil en entendant les deux hommes mais ne bougea pas. Sa respiration était difficile, et les écailles de ses flancs avaient d’étranges reflets vifs qui tranchaient d’avec le vert sombre du reste de sa peau. Ohya dépassa Basilien pour s’approcher de l’animal. Basilien le retint par l’épaule.
- Il a l’air malade… murmura-t-il, troublé, sans quitter le saurien des yeux.
Ohya fixa également la bête. Son œil ouvert était bizarrement brillant. Fiévreux, peut-être. L’atépéhien acquiesça en silence, serrant plus fort sa massue.
- Continuons par là, proposa Basilien en indiquant la direction opposée.
Ils se dirigèrent vers un cercle de tentes.
- Bon dieu, viens voir ça ! cria Aldaïde.
Himalte repoussa silencieusement la porte de roulotte qu’il venait d’entrebâiller : cinq ouvriers y dormaient en ronflant. Ça de moins pour leur tomber dessus. Il rejoignit Aldaïde, dont il ne voyait que l’ombre dépassant de derrière une cage protégée des regards par une bâche.
- Quoi ? demanda-t-il avec une légère inquiétude.
- Ça !
La jeune femme montra un interstice entre deux pans de la toile : dans la pénombre aux odeurs épicées passa soudain une silhouette noire, qui disparut aussitôt dans un angle en cognant avec force contre les barreaux de la cage. Himalte eut un mouvement de recul. Dans l’ombre, un piaillement continu montait crescendo.
- Bordel ! Qu’est-ce que c’est ?
- Aucune idée, murmura Aldaïde en reculant à son tour. Notre monstre ? ajouta-t-elle en regardant le jeune homme.
Il lui rendit son regard et réfléchit un instant à ce qu’Elsy aurait fait. Il sortit un long couteau de corail de sa poche ; Aldaïde acquiesça. Les deux mercenaires détachèrent la toile de ses crochets, prenant garde de ne pas laisser un doigt glisser entre deux barreaux, puis en soulevèrent un angle alourdi d’humidité et puant le moisi.
Soudain agressées par la lumière du jour, les deux créatures qui occupaient la cage se mirent à hurler en bondissant d’un coin à l’autre de la roulotte. Ni Aldaïde ni Himalte n’avaient jamais vu ça : la taille d’un gros chien, le pelage sombre et emmêlé d’un fauve nordique, des voiles de cuir mou et glabre tendues entre les pattes arrière et les pattes avant, et des yeux violets assez larges pour occuper la moitié d’un visage dont l’affolement paraissait presque humain. Les deux choses hurlaient et se jetaient d’un côté à l’autre de la cage, la faisant se balancer sur ses roues. La stridence de leurs cris était à peine tolérable.
- On va se faire repérer ! cria Aldaïde en plaquant les mains contre ses oreilles.
L’un des étranges créatures fit soudain jaillir une langue démesurée de sa bouche, et l’appendice rosâtre s’accrocha à l’une des planches du plafond. En une seconde, la créature s’y hissa en poussant un nouveau hurlement paniqué. Sa langue se rétracta en tournoyant dans l’air, projetant des filets de salive sur les barreaux en bois et les parois de la cage.
- Faut qu’on se tire d’ici avant que tout le monde ne rapplique ! dit Himalte en essuyant sa joue maculée de bave gluante. Vite !
Il tira Aldaïde par la manche, et les deux jeunes gens reculèrent d’un pas précipité. Avant de se retourner, il jeta un dernier regard aux étranges animaux. Animaux, oui. Il n’en avait jamais vus auparavant et ignorait leur nom, mais il ne doutait pas qu’ils en aient un, au moins connu des zoologistes du Palais Central. Des animaux, pas des monstres. Des animaux qui, au vu de leurs hurlements, de leurs bonds et des reflets paniqués dans leurs interminables yeux violets, avaient foutrement peur de quelque chose.
La main posée sur le manche du couteau de boucher passé à sa ceinture, Francisque se redressa en entendant les cris de l’autre côté du chapiteau.
- Reste ici, ordonna calmement Elsy. Ce ne sont pas des cris humains. Sûrement des animaux…
Francisque n’aima pas l’expression qu’il lut sur le visage de sa patronne : l’inquiétude. Pour lui Elsy était sûre d’elle, autoritaire, excitante, moqueuse, imbaisable et invincible. Pas forcément dans cet ordre-là, d’ailleurs.
- On devrait se tirer. Y’a rien, ici…
Elsy hocha lentement la tête, puis glissa ses longs cheveux blancs derrière ses oreilles. Francisque avait raison : à mesure qu’ils s’étaient enfoncés dans le campement, les signes de vie s’étaient faits de plus en plus rares. Elle se l’était désormais avoué : elle aussi voulait repartir d’ici. Signe indiscutable que, justement, elle ne devait pas le faire. Elsy avait fini par reconnaître l’odeur qui régnait dans le cirque mort : c’était celle d’une grosse affaire.
- Allons encore voir par-là, dit-elle en choisissant une direction au hasard, sur la droite du chapiteau silencieux.
Francisque remua la tête mais n’osa pas se plaindre. Il ignorait pourquoi, mais Elsy était la seule femme à laquelle il n’aurait jamais osé s’opposer.
Soudain, un homme. Assis sur les marches menant à une roulotte plus grande que les autres, installée tout contre le chapiteau aux étoiles. Il était vêtu en ouvrier, et si ses bras étaient épais comme des jambons, ils pendaient néanmoins sans force entre ses genoux. Ses paupières papillonnaient comme sous l’effet d’une forte fièvre. Sur la porte derrière lui, une étoile dorée avait été clouée.
- Bonjour, dit Elsy en faisant quelques pas vers la roulotte.
La main gauche dans la poche, fermée sur un ceste, elle leva la droite à l’attention de l’ouvrier qui sortit de sa torpeur et se redressa en s’appuyant contre la porte. Aux petites fenêtres de la roulotte, pas un mouvement.
- Qu’est-ce que vous voulez ? grogna-t-il d’une voix encombrée.
Malgré le froid, son visage mal rasé luisait de sueur. Ses yeux n’arrivèrent pas à se fixer sur Elsy et dérivèrent vers le ciel de Mirinèce. Francisque suivit le regard de l’ouvrier et tomba sur la haute silhouette du Palais Central et de ses Arches.
- C’est la roulotte de votre directeur, n’est-ce pas ? demanda Elsy d’instinct. On peut le voir ?
- Monsieur Stellaire est malade, cracha l’ouvrier en essayant de se tenir un peu plus droit, ce qui lui coûta visiblement de nombreux efforts. Depuis hier… Comme tout le monde… Ce matin ça va pas fort… La grippe. Ça arrive.
Ses yeux se perdirent à nouveau dans le ciel nuageux. Elsy n’avançait plus vers la roulotte, et envisagea même un pas en arrière.
- Tout le monde est malade ? répéta-t-elle.
- La grippe… répéta l’ouvrier sans la regarder.
Il plaqua soudain son poing sur sa bouche et toussa avec une énergie malade. Ses jugulaires gonflèrent. Puis la droite éclata, projetant un arc de sang brillant qui alla s’écraser dans la boue.
- Putain de merde ! cria Francisque en dégainant son couteau.
Elsy, la bouche entrouverte, fit son pas en arrière, et décida même de le faire suivre d’un autre. Le cou de l’homme était déchiré, sa peau comme découpée par les mâchoires d’un molosse invisible. L’ouvrier grogna d’aise et se rassit sur les marches de la roulotte, un sourire dévoilant des dents aux reflets orange.
- Ça va passer, soupira-t-il. Sûrement la grippe… Ça arrive… Le cirque va ouvrir ce soir… Pas de problème…
Le sang continuait à couler, se chargeant de paillettes scintillantes à mesure qu’il imbibait le maillot de l’ouvrier.
Elsy recula jusqu’à Francisque, qu’elle tira en arrière. Le béat sourire orange s’élargissait tandis que les deux mercenaires couraient vers la sortie du campement.
Basilien et Ohya se trouvaient devant l’entrée du chapiteau. Les pans de toile en étaient rabattus, retenus par de lourdes cordes qui trempaient dans les flaques d’eau et de paille décomposée. Aucun bruit ni aucune lumière n’en filtrait. D’aussi près, les étoiles de peinture argentée semblaient laides, brouillonnes. Loin sur leur gauche, des cris aigus. Et derrière eux, noyés dans le gris matinal de telle manière qu’ils semblaient émerger d’un autre monde, les bâtiments silencieux de Mirinèce. Les deux mercenaires se regardèrent, Ohya haussa les épaules, et ils entrèrent dans le chapiteau.

Une allée couverte de paille pour ne pas que les futurs spectateurs glissent. Un large cercle de gradins vides. Une obscurité puante à laquelle les yeux et les narines refusèrent de s’habituer. Des traits de lumière blafarde découpant l’espace depuis les multiples déchirures du chapiteau. Et une scène tapissée de sciure, avec en son centre une grosse cage en bois. Dans ce cube de pénombre, une silhouette bougea. Ohya leva son arme et Basilien sortit les siennes de ses poches. Ils avancèrent lentement, jusqu’à pouvoir discerner à quoi ressemblait la chose enfermée… Aidés en cela par un soudain nuage de luminescence orange que la chose souffla vers le plafond. L’éclairage ainsi projeté avait quelque chose d’infernal, mais ce n’était rien en comparaison de ce qu’il fit sortir de l’ombre.
Basilien n’avait pas une liste infinie de qualités, mais celles qu’il possédait lui faisaient rarement défaut. À l’une des premières places du classement, le fait qu’il ait toujours été particulièrement physionomiste. Il n’oubliait jamais un visage ; même lorsqu’il ne l’avait rencontré qu’une fois auparavant, deux ans et demi plus tôt au milieu d’une forêt sans nom sur la route d’Aurterre. Il se souvenait même du prénom qui accompagnait ce visage.
- Allibert… murmura-t-il.
Ohya, d’une voix étranglée fort différente de son habituel ton de basse, murmura une plainte en atépéhien tandis que les chaînes clouées autour de sa massue frottèrent contre le sol. Un gémissement presque douloureux monta dans la gorge du géant. Les lèvres tremblantes, Basilien, pourtant encore loin de la scène, recula jusqu’à sentir la paroi du chapiteau dans son dos.
- Tu… Toi connaître cette putain de chose ? demanda Ohya.
- Allibert… répéta Basilien sans que cela n’éclaire d’avantage son ami.
Elsy et Basilien, lorsque l’Agence n’en était encore qu’à ses balbutiements, avaient effectué l’un des tout derniers voyages vers Aurterre avant que la province renégate ne décide de fermer ses frontières. Au cours de leur trajet cahoteux, les deux mercenaires alors presque débutants avaient décidé, avec un manque de bon sens regrettable, de couper par une forêt qui s’était très vite dévoilée infestée de Rebuts. Leur survie n’avait tenu qu’à une personne, un magicien nommé Allibert qui opérait en solitaire dans cette forêt infectieuse, avec la création d’un remède au mal de Loffrieu comme obsession. Il vivait dans un terrier, connaissait Rebuts et forêt par cœur, et bien que Basilien, dans son habituelle antipathie généralisée, avait décidé que cet Allibert n’était qu’un connard doublé d’un barjo, il ne pouvait oublier que ce type avait bel et bien sauvé leurs fesses, ce jour-là.
Depuis, beaucoup de choses étaient arrivées dans la vie du mercenaire, et il avait rarement eu l’occasion de repenser à Allibert. Mais il ne l’avait pas oublié, et parfois il lui souhaitait d’avoir survécu à sa propre folie et à celle des Rebuts.
Sauf que ces quelques prières n’avaient visiblement servi à rien. Dans la cage, une chose de forme presque humaine. Le visage d’Allibert, tel que Basilien et Elsy l’avaient laissé dans cette forêt. Le crâne rasé, les traits sévères, quelques cicatrices, une mâchoire puissante. Lentement, la poussière orangée retomba sur ses traits, les faisant scintiller d’un éclat cendreux. Quelques-unes enflammèrent sa pupille gauche, mais Allibert ne cligna pas des yeux. Dans ce clair-obscur malade, l’ancien magicien fixait les deux mercenaires en bavant légèrement, la bouche entrouverte sur des dents cassées et trop sombres, presque noires. C’était là le premier dérapage, mais pas le plus impressionnant. Sa salive brillait du même flux que la poussière qui nuageait autour du prisonnier.
Allibert était assis au milieu de sa cage, nu, les mains entre les genoux. Sauf qu’il ne s’agissait plus de mains ni de genoux. Terminés par des griffes fendues et translucides, quatre moignons verdâtres jaillissaient du manteau déchiré que constituait sa peau. Dans l’esprit d’Ohya défilèrent des images de reptiles en train de muer. L’épiderme était nécrosé, purulent, violet. Un nouveau jet de poussière s’éleva au-dessus de la chose-Allibert, et lorsque les paillettes retombèrent dans une cloque pleine de pus qui explosa à ce contact, l’atépéhien se tourna sur le côté pour réprimer un haut-le-cœur.
- Il faut sortir… murmura Basilien en remontant le col de son manteau contre sa bouche et son nez.
Ohya imita son ami en maintenant sa main sur le bas de son visage. Il avait les larmes aux yeux et les tripes tremblantes. Il ne savait pas ce que « Allibert » signifiait, mais il avait lui aussi reconnut la poussière orange, et remarquait maintenant que de petits amas s’en étaient formés tout autour de la scène. Allibert les fixait toujours en bavant à travers ses dents inhumaines. Dans l’essaim de lucioles mortes qui l’entourait, son regard semblait encore humain. Basilien se demanda un instant si le magicien le reconnaissait, puis décida que ce n’était plus d’aucune importance lorsque la chose essaya de se lever. Elle trébucha, l’une de ses jambes cartilagineuse étant plus courte que l’autre, et les restes de sa peau humaine traînèrent derrière elle comme des vêtements déchirés et humides. Basilien remarqua que son sexe était lui aussi resté d’apparence humaine. Cette vision lui crispa les mâchoires, et il recula à nouveau. Des rais de lumière grise envahir la pénombre orange.
Dans le dos de la chose-Allibert, un volcan de peau verdâtre et de cartilage transparent, cauchemardesque version d’un furoncle pestiféré, entra à nouveau en éruption, et souffla une autre giclée de spores vers le fond du chapiteau. La chose-Allibert se laissa tomber en avant contre les barreaux de sa cage, un bras tendu vers Basilien et Ohya, et elle hurla. Un cri de douleur humaine. Des mots s’y trouvaient presque, mais ni Basilien ni Ohya ne souhaitèrent les entendre. Les larmes aux yeux, priant pour que ce pauvre type puisse crever le plus vite possible, Basilien se rua à l’air libre, Ohya sur les talons, et hurla le nom de sa patronne en courant au hasard entre les tentes.

Qu’en aurait-il été de Mirinèce si Ravage, le cavalin d’Elsy, n’avait pas été si rapide, et sa maîtresse si expérimentée dans l’art de chevaucher entre passants, chariots et détritus ?
Le vent sur le visage, l’adrénaline injectée dans ses muscles, les vibrations des pavés dans les pattes de la bête, la sensation de ne jamais aller assez vite.
Combien de temps la ville aurait-elle mis pour tomber si la mercenaire aux cheveux blancs n’avait su, depuis l’affaire Teliam Vore, qu’il existait de multiples entrées officieuses au Palais Central, et que certaines d’entre elles lui étaient ouvertes ?
Passer sans la voir à côté de l’entrée du Palais, entendre la cavalcade des griffes de Ravage sur le pont sud, se faufiler entre deux chariots de livraison, ignorer les invectives des gardes, sauter à bas du cavalin, hurler un mot de deux syllabes et d’un peu plus de trente ans au son duquel les soldats se figent. Rebuts.
Y aurait-il eu des survivants à la pandémie si Elsy n’avait su quel escalier prendre, quelle démarche administrative éviter, quel passe-droit faire valoir, quel nom prononcer ?
Dans l’attente, assise sur une chaise, pied qui tape contre la moquette pourpre, dents serrées, de l’autre côté du balcon la rumeur sourde de la foule dans le hall. Cent pas, se rasseoir, cent pas, se rasseoir, mâchoires-étau, porte qui s’ouvre, Serpolet, la chaise qui se renverse lorsqu’elle en bondit. Phrases déjà prêtes, aller vite, être clair.
Et si maître Serpolet n’avait pas fait confiance à la panique dans les yeux de sa mercenaire favorite, l’État des Arches aurait-il résisté à la contamination de sa capitale ?
Faire demi-tour, un couloir, un autre, un escalier, un petit hall, des magiciens qui discutent en riant, des gardes qui attendent leur service en jouant aux échecs, enfin la bonne pièce, Serpolet parle avec économie, plus encore que d’habitude, le capitaine se redresse, salue le messager, court prévenir ses hommes. Serpolet continue son chemin, hâte le pas. Derrière lui des ordres sont hurlés, brefs et limpides. Le mot en R ne s’y trouve pas. Éviter la surinfection : éviter la panique.
Quel aurait été le temps de réaction du gouvernement si Damnis ne s’était pas battu à Loffrieu, en 770 ? Aurait-il été suffisant si le proconsul n’avait pas immédiatement su quoi faire, quels officiers réquisitionner, quelles personnes éviter, quelles signatures laisser à plus tard et quel équipement ordonner ? Un autre que lui aurait-il sauvé Mirinèce ?
Message envoyé à six capitaines, tous des vétérans qui l’ont connu là-bas, dans la forêt, l’humidité et la nuit orange. Il a peur, bien sûr, et c’est bon signe. Il n’est pas terrifié, et c’est là un signe encore meilleur. Il prend une seconde, une seule, pour regarder par la fenêtre. Le ciel est d’un gris propre, il ne pleut pas, la ville a l’air paisible. Il adresse une prière à Prime pour que le divin fasse en sorte qu’il continue à en être de même, puis se souvient que Prime n’existe pas. Il sourit. La seconde se termine, et le proconsul, l’homme le plus puissant du pays, peut-être de la planète, sort de ses appartements et appelle à lui ses gardes personnels. Direction les quartiers militaires. Il n’explique rien. Il est encore trop tôt pour prononcer le mot. Il espère que Valnitier et les siens ont été prudents. Il n’en est pas certain. Il se demande où est Valnitier. Si elle est saine.
Au troisième étage du Palais Serpolet est de retour devant la mercenaire. Accompagné d’une dizaine de gardes et d’un magicien dont la tunique est décorée de l’emblème des bacillaires. Tous portent des masques en cuir devant le visage. Serpolet lui explique qu’elle doit les suivre. Il s’excuse, lui demande de comprendre. Il ne s’approche pas. Aucun garde ne le fait. En contrebas, la rumeur du hall continue. Elsy hoche la tête et s’approche du bacillaire, qu’elle laisse la toucher par le bras. Il la guide vers la première pièce venue, lui demande qui elle a rencontré, à qui elle a parlé depuis ce matin, qui elle a touché. Puis il lui ordonne de se déshabiller. À travers la paire de lunettes posée sur le cuir brun de son masque, Elsy lit une terreur qu’elle sait absente de son propre regard. Dans son esprit se déroule toute l’arborescence de ses décisions et de ses actes, et nulle faute ne lui apparaît. Si elle réussi, elle aura sauvé Mirinèce. Ses mâchoires, à nouveau, se serrent. Dans sa tête explose une clairvoyance si pure qu’elle en est presque fantastique, cauchemardesque, et la jeune mercenaire a envie de pleurer. Elle devine soudain ce qui va se passer, et souhaite être infectée, souhaite qu’on la garde en quarantaine, souhaite que jamais on ne l’autorise à ressortir d’ici pour voir à nouveau ses amis, son quartier. Elle se déshabille, sa peau aussitôt contractée par le froid. Les doigts du magicien tremblent légèrement en se posant sur son tatouage. Il ferme les yeux et inhale derrière son masque. Elsy également ferme les yeux. Elle sait que la terreur y est apparue.

- Hé, bonjour ! tenta la jeune femme avec un entrain forcé.
Le goitre tendu, la mégère regarda Aldaïde avec dans son regard torve l’habituel mépris colérique de la vieillesse envers la jeunesse. Son obésité engoncée dans une robe hideuse dont le bas était durci de boue, la vieillarde examinait tour à tour le cirque puis le foulard rose pâle qu’Aldaïde s’était attaché autour du visage. Mains sur les hanches, elle cracha un long jet brun de chique avant de parler, les lèvres dégoulinantes.
- Il s’passe quoi ?
- Rien, répondit Aldaïde en maintenant son foulard avec deux doigts. Le cirque ouvrira peut-être ce soir.
La vieille femme se pencha à nouveau sur le côté et toisa avec dédain le grand chapiteau.
- Ça m’a l’air vide… dit-elle en faisant quelques pas vers la mercenaire.
- Je ne sais pas… Restez par là s’il vous plaît…
Derrière la vieille bique, toujours plus de passants s’arrêtaient, d’abord pour regarder le cirque puis, rapidement, pour comprendre de quoi il en retournait et ce qui pouvait bien expliquer ce calme étrange. D’une main boudinée, la vieillarde essaya de pousser Aldaïde sur le côté.
- Restez par là ! cria la mercenaire en cherchant du regard une aide potentielle.
Loin sur sa gauche, Himalte et deux de ses amis à manteaux militaires parlaient avec un groupe de fermiers de plus en plus curieux. De l’autre côté, Ohya courait en criant après des enfants qui, obnubilés par l’impressionnant callybaste, ne cessaient de grimper sur les ballots de foin protégeant la ville du cirque. Le spectacle de ce géant malmené par trois gosses des rues aurait pu être amusant, si Aldaïde n’avait pas été certaine que la panique qui montait en elle affluait également dans la tête de l’atépéhien. Mâchant toujours sa chique à grands coups de dents, la vieillarde continua à avancer, de plus en plus près de l’entrée du cirque. Aldaïde essaya de l’attraper par l’épaule.
- Madame s’il vous plaît, restez ici ! Restez ici !
La vieille se dégagea d’un geste agacé. Une lourde silhouette apparut entre elle et la barrière de bois marquant le périmètre attribué au déjà défunt Cirque Étoilé.
- La dame vous a dit de dégager, grogna Basilien de sa voix la plus agressive. Alors vous dégagez.
La vieille leva la tête vers le mercenaire, méfiante. Il portait un manteau doublé de fourrure dont le col était fermé devant sa bouche.
- Qu’est-ce qui se passe ici ?
- Rien qui vous concerne. Alors tu prends ton gros cul et tu le ramènes à la maison. Sinon je m’en occupe pour toi. Compris ?
La bouche de la vieille femme se tordit en un rictus outré, ses poings retombèrent de ses hanches, mais elle s’éloigna tout de même, grommelant des insultes à l’adresse de cette jeunesse irrespectueuse en général, et de ce brigand porcin en particulier. Aldaïde se tourna vers son ami avec un soupir de soulagement.
- Merci, dit-elle à travers l’étoffe rose qu’Elsy l’avait obligé à mettre.
- Fais gaffe aux autres, répondit Basilien en regardant la petite foule qui, depuis la ruelle la plus proche, essayait en murmurant de comprendre ce qui se passait. Faut pas hésiter à donner dans le musclé, s’ils sont chiants. D’accord ?
Le hochement de tête d’Aldaïde manqua sérieusement d’assurance. Tant pis, il faudrait faire avec jusqu’à ce que les gros bras arrivent. Basilien la quitta pour aller vérifier si les autres s’en sortaient mieux. Ohya avait finalement giflé l’un des gamins, manquant de l’assommer, et les deux autres s’enfuyaient en hurlant de vagues menaces de grands frères qui viendraient lui casser la gueule, à ce sale noir. Ohya jeta un regard furieux à Basilien, qui hocha la tête sans s’arrêter. Ohya savait quoi faire. Il avait été à Camaïeu, avait déjà combattu des monstres et des cauchemars, avait déjà tué et vu sa propre mort. Basilien aurait toujours confiance en lui, eussent-ils été les deux derniers à tenir le fort. Plus loin, un groupe davantage problématique : Himalte et deux de ses anciens compagnons de clan, chacun vêtu d’un manteau militaire identique. Deux crétins parfaitement inutiles qu’Himalte avait jugé bon d’appeler en renfort sous prétexte « qu’ils habitaient à côté ». Les deux hommes et la femme semblaient discuter le bout de gras avec des habitants du quartier, l’un d’eux carrément accoudé à une botte de foin à laquelle mangeait un cavalin du cirque. Qui savait si la bête était saine ? Aucun des trois anciens du « clan d’Himalte » ne portait quoique ce fût devant le visage. Basilien s’arrêta le temps d’un regard réprobateur. Himalte y répondit par un geste de la main invitant Basilien à poursuivre son chemin. Un jour ce petit prétentieux paierait sa connerie, parole… Basilien ne comprenait vraiment pas ce qu’Elsy pouvait lui trouver. Il reprit son chemin en serrant les poings sur les couteaux cachés dans ses poches. Himalte avait déjà repris la conversation avec les badauds. « La méthode détendue attirera moins la curiosité », avait-il raconté. Qu’il ne fasse pas trop le malin, se dit Basilien en ressassant avec un certain plaisir sa rancœur.
Depuis le cirque, les hurlements des bêtes s’étaient tus depuis plusieurs minutes. Seul le vent faisait parfois claquer les toiles et s’envoler les brins de paille. Basilien avait peur de chaque bourrasque, croyant parfois discerner des reflets orange sur le fond gris du ciel. Bordel, il avait de plus en plus froid… Il s’arrêta un instant, Irmin à quelques mètres devant lui gardant l’entrée principale du cirque, le regard masqué par l’ombre de sa capuche. Elsy avait ordonné à Francisque, le plus rapide d’entre eux, d’aller chercher Irmin et de le ramener en urgence. Le sale gosse avait fait du bon travail, et en moins d’un quart d’heure le primat réformé s’était joint au dernier rempart avant l’infection. Autour de son impressionnante silhouette, les curieux avaient instinctivement formé un périmètre de sécurité de quelques mètres. Dans cette partie de la ville, si à l’occasion on défiait la milice, on se contentait généralement de baisser les yeux devant l’autorité religieuse. Immobile, les bottes prises dans la boue et les cheveux agités par le vent, Basilien observa les visages de la foule et en reconnut même quelques-uns : ici la fille de sa boulangère, là un habitué d’un bar qu’il fréquentait. Les visages des quartiers ouest. Il se sentait l’un d’eux. Elsy était-elle arrivée ? Et si oui, quelqu’un l’avait-il écoutée ? Il ne buta pas longtemps sur cette deuxième interrogation ; Elsy était forte pour se faire écouter. Forte pour se faire aimer, aussi. Que ce soit par Damnis ou par lui-même. Pourquoi pas, après tout ? C’était une vraie conne par moment, mais une conne foutrement talentueuse, si vous vouliez son avis. Aujourd’hui encore… C’était lui qui avait vu cette chose, Allibert… Mais c’était Elsy qui avait su agir. Comme toujours. Elsy qui avait su quoi dire, quels ordres donner, quel temps ne pas perdre. Elle était meilleure que lui, meilleure que tous les autres réunis. Et de fait, il ne l’aurait jamais. Il la détestait tellement… Il se mordit les lèvres. Une nouvelle bourrasque de vent, de nouvelles toiles qui claquent. Basilien cessa un instant de respirer, puis passa devant Irmin.
- La volonté primale sera accomplie, murmura le visage scarifié de manière à n’être entendu que de son collègue. Le roi d’or ne laissera aucun de ses sujets tomber à l’ennemi.
- Ouais ? J’espère qu’il est au courant de ton plan, alors.
Basilien continua à marcher sans laisser au primat l’occasion de lui répondre. Il n’aurait pas supporté une autre sentence branlante et aveugle. Basilien avait toujours cru en Prime ; et surtout au fait que le divin ne s’était jamais promené par ici. S’ils étaient sauvés, ce serait par Elsy, pas par ceux qu’elle aurait fait venir. Pas par ceux qui n’avaient rien vu, n’auraient rien vu, ne verraient jamais rien. De plus en plus de curieux dans les rues adjacentes et aux fenêtres des bâtiments. De plus en plus de vent. Basilien arriva aux côtés de Francisque. Le jeune mercenaire était assis sur un tonneau, un bâton à la main, et offrait des rictus haineux à qui en voulait.
- Quoi ? Il se passe quoi, là ? cria-t-il en direction d’un adolescent dressé sur la pointe des pieds pour apercevoir l’intérieur du camp. T’aimes pas ma gueule ? Ou alors tu l’aimes trop, pédé ? C’est ça, dégage !
De ce côté, à la limite des champs, peu de curieux, et même de moins en moins à mesure que Francisque continuait son numéro, accompagnant ses invectives de larges mouvements de son bâton. Il avait noué une bande de cuir devant sa bouche. Basilien vint s’asseoir à côté de lui.
- Tu t’en sors ?
- Ça va, répondit le jeune homme avec un geste menaçant vers une ménagère qui, les bras chargés de provisions, passait par là pour rentrer chez elle. C’est vraiment comme ce qu’on a vu quand on gardait les callybastes, hein ? ajouta-t-il en se tournant soudain vers Basilien. Des Rebuts ?
Celui-ci hocha la tête.
- Bordel… Je déteste les monstres, grogna Francisque d’une voix étouffée par le cuir.
Un petit aboiement attira l’attention de Basilien. À côté du jeune homme était assis Bulo. Francisque maintenait sa main libre devant la gueule docile de l’animal. Basilien sourit en se penchant pour le caresser. Il appréciait Francisque. Il n’avait pas fait Camaïeu, n’était pas un ami d’enfance et était encore inexpérimenté, mais il pouvait travailler avec lui sans se demander à chaque seconde si quelqu’un protégeait bien ses arrières. Ni Himalte, ni Aldaïde, ni Irmin ne bénéficiaient déjà de cette confiance.
- Ça ira, dit-il en y croyant presque. Elsy va bientôt revenir avec tout ce que le Palais compte de putain de soldats et de magiciens. Ils vont nettoyer cette merde avant même que tous ces crétins aient compris ce qui se passait !
- Ils voient qu’y a un truc qui va pas… On devrait les prévenir. Pour qu’ils s’enfuient et tout.
Basilien réfléchit un instant. Lui aussi avait pensé à ça. Une infection, ça allait vite, et peut-être aurait-il mieux valu qu’elle n’ait personne à atteindre. Ça semblait logique. Mais Elsy, qui connaissait bien ses employés, les avait prévenus avant même que la suggestion ne soit faite : ne pas créer la panique. Ne pas prononcer le mot en R.
- Elsy a dit que non… dit-il en regardant vers une fenêtre ouverte par laquelle deux enfants les observaient en se cachant derrière un rideau.
- Tu devrais pas toujours lui obéir ! répliqua Francisque. T’es le deuxième chef, Baz, et t’es aussi une paire de couilles, pas une paire de seins ! Agis en mec, mec !
Il gloussa. Basilien eut envie de lui loger une droite au milieu du front, puis décida de simplement soupirer, et même de sourire. Le petit con avait peur, voilà tout, et ce n’était certainement pas lui qui allait l’en blâmer. Il serra encore d’avantage le col de sol manteau. Elsy les avait quittés depuis presque une heure, maintenant. Peut-être plus. Il se leva pour lutter contre le froid.< /p>
Quelque part dans le campement désert un hurlement fit vibrer l’air. Quelque chose d’un autre monde, évoquant à la fois un fauve en colère et un homme à qui on arracherait les tripes. Francisque se leva d’un bond, bâton pointé vers le cirque. Un cavalin passa à toute allure entre deux cages avant d’à nouveau disparaître dans le labyrinthe de tentes. De l’autre côté du camp, plus près du chapiteau, un deuxième hurlement répondit au premier, avec cette fois des nuances de haine pour le colorer. Les oiseaux s’envolèrent des toits et les curieux se turent. Tous les mercenaires d’Elsy étaient désormais tournés vers le camp, arme à la main et peur acide à l’estomac. Aldaïde et Himalte reconnurent un troisième hurlement, celui des étranges bestioles dont ils avaient vu la cage. Quelque chose grogna, les bestioles hurlèrent plus fort, puis n’hurlèrent plus du tout. Un cavalin affolé bondit entre deux ballots de foin et se rua au hasard dans la foule, qui recommença à murmurer en se rapprochant du cirque.
- On fait quoi ? demanda Francisque d’une voix paniquée.
Toujours aucun mouvement visible entre les tentes. Sur ses couteaux, Basilien avait les mains moites. Le vent se gonfla à nouveau.
- Elsy va arriver…
Répondant à son fidèle espoir aveugle, les pavés se mirent à trembler et la foule à s’entrouvrir. Vingt cavalèches militaires apparurent, cernèrent la place, et vomirent sur le pavé un flot de soldats et de magiciens vêtus de longs manteaux aux cols lacés, de lunettes aux verres épais et de protections en cuir. Tous étaient armés. En moins de deux minutes les curieux furent conduits dans un seul et même périmètre de sécurité le long des champs. En trente secondes supplémentaires, les membres de l’Agence Elsy furent plaqués au sol, puis conduits de force dans l’une des cavalèches, où on les enferma. Une minute de plus, le temps pour les officiers d’organiser leur déploiement, et les militaires s’enfoncèrent dans le Cirque Étoilé, hallebardes en avant et magiciens déjà en train d’inhaler.

De la pointe de son arme le capitaine Garaine ouvrit la tente de la diseuse de bonne-aventure, y jeta un coup d’œil, puis fit signe au thermogène qui accompagnait son unité. Pas besoin du bacillaire, cette fois : la chose allongée à l’intérieur n’avait déjà plus rien d’humain, et le tentacule de peau qu’était devenu son bras gauche dansait au-dessus d’elle, presque rêveusement, en essayant d’atteindre la boule de cristal posée sur un guéridon. Derrière le masque de cuir, la bouche du thermogène se serra lorsqu’il posa les mains contre la toile de tente. L’étoffe noircit en halos autour de ses doigts et se mit à fumer. Garaine tira le magicien en arrière, une seconde à peine avant que la silhouette de l’infectée ne se découpe contre la paroi de tissu, cherchant à la déchirer pour sortir de là. Le capitaine n’eut même pas à donner d’ordres à ses hommes : les lances, les hallebardes et les carreaux d’arbalète traversèrent immédiatement la toile, arrachant un hurlement au Rebut et faisant fleurir des pétales d’un sang brillant qui fonça avant de grésiller en bulles et enfin, comme le reste, de brûler.
Garaine regarda le ciel. Toujours pas de menace de pluie. Au moins le destin ne les avait-il pas complètement condamnés. Le vent ce n’était rien, à ce stade de l’infection les spores étaient trop lourds pour aller bien loin. L’eau, cependant… Il se tourna vers ses hommes. Dans le lot, plusieurs survivants de Loffrieu. Guère besoin d’être orienteur ou diseuse de bonne-aventure pour imaginer de quoi étaient présentement constitués les imaginaires de chacun. Il ordonna la reprise de la marche.
Dans une cage, deux talmides morts, les ailes déchirées et les entrailles à l’air.
- Bacillaire ! Vérifiez ces merdes.
Le mage s’avança entre les militaires et posa les mains sur les barreaux de la cage. Derrière lui, les armes des soldats le protégeaient d’une possible « résurrection Rebut ». Garaine n’avait jamais cru à ces légendes de champs de bataille, ces histoires de soldats qui ressortaient de la tombe avec les yeux orange ; mais il ne s’agissait pas ici d’y croire ou non. Il s’agissait de tout vérifier et d’agir en conséquence. Pas une seconde il ne devait oublier que contrairement à là-bas, ici des gens vivaient et une ville existait. Il avait pour mission qu’il en soit encore de même le lendemain. Le bacillaire se tourna vers lui, le visage caché par ses lunettes de protection et son masque.
- Morts, mais j’ai l’impression que l’un d’eux a été infecté avant de mourir. Des traces de spores.
- Thermogène ! cria Garaine.
Et ça continua ainsi, les soldats silencieux s’attendant à chaque virage à un cri ou un assaut, surveillant chaque tente et vérifiant chaque tonneau. Une chose qui avait été un cavalin déboula soudain devant eux, la gueule ouverte en quatre ventricules qui pulsaient tel un monstrueux cœur lumineux offert à la lumière du jour. Ses pattes étaient tordues comme des racines malades, et il n’eut pas le temps de charger avant que les carreaux et les lames ne l’atteignent. Il mourut sans bruit, et tandis que le thermogène se remettait au travail, les vétérans de Loffrieu – des pères de famille maintenant, des grands-parents, même, pour deux d’entre eux – remercièrent Prime, ou plus prosaïquement l’informateur du Palais, d’avoir fait en sorte qu’ils arrivent ici avant que les infectés ne soient devenus des Rebuts en bonne et due forme. Les hommes allaient gagner, à nouveau. Garaine réajusta son casque et son col. Le chapiteau, vers lequel toutes les unités avaient pour ordre de converger, n’était plus qu’à une trentaine de mètres d’eux. Sur le chemin, une roulotte dont la porte était entrouverte. Et dans la pénombre, un mouvement. Garaine monta les marches de bois en premier.
- Y’a quelqu’un ? demanda-t-il en poussant la porte de la pointe de sa hallebarde.
- Kalh va mal ! Il saigne ! cria une voix sur sa gauche.
Assis sur un fauteuil de paille, un jeune adolescent qui avait ramené ses genoux sous son menton et pleurait en fixant les militaires d’un air paniqué. Allongé sur le lit à ses côtés, un homme, peut-être son oncle, son tuteur, n’importe qui. Il transpirait en tremblant. Le bacillaire était déjà aux côtés de Garaine, une main tendue vers chaque survivant.
- Y’a des trucs qui tournent autour de nous ! reprit l’adolescent. J’ai… J’ai l’impression que c’est des monstres…
Le bacillaire regarda Garaine et, profitant de la pénombre et de la panique de l’enfant, fit deux rapides signes au capitaine, qui acquiesça en serrant les dents. De l’une des bourses de sa ceinture il sortit un bout de parchemin sur lequel il apposa sa signature au fusain. Il tendit le papier à l’adolescent, qui le prit en tremblant. - Tu vas sortir d’ici, ordonna le militaire en le regardant avec dureté. Il y a des soldats tout le long du chemin qu’on a pris. Des militaires entraînés. Ils voudront voir ce papier. S’ils te le demandent cent fois, tu le leur montres cent fois. C’est bien compris ?
L’adolescent ne bougea pas, le papier pendant entre ses doigts.
- Réponds-moi ! cria le capitaine.
L’adolescent acquiesça en s’essuyant les yeux.
- Bien. Elvaque, tu l’accompagnes jusqu’à la haie de sécurité et tu reviens ici. On t’attend.
L’un des soldats prit l’adolescent par l’épaule.
- Et Kalh ? demanda ce dernier en résistant à la force de l’homme qui le poussait vers la porte.
- On verra, répondit Garaine en regardant l’homme malade sous ses couvertures.
L’adolescent fut évacué malgré ses regards en arrière, et bientôt l’unité de Garaine fut seule avec l’infecté. Le capitaine revint sur l’une de ses pensées précédentes : au moins à Loffrieu, il n’avait pas eu à faire ça. Il regarda tous ses hommes, qui lui rendirent son regard sans rien dire. Il était leur chef : cette épreuve lui en revenait.
En l’espace des deux pas qui le séparaient du malade, il reparcourut toute sa vie de militaire : ses difficultés à intégrer l’armée en tant que rimien, les brimades des autres soldats, ses efforts, les amitiés nées à Loffrieu, les souvenirs, la survie, les grades, l’appartement au Palais Central. Tout ça pour ça. Il sortit un couteau de sa ceinture, posa un doigt ganté sur le front du malade encore humain. Au moins il avait les yeux fermés, et ne semblait même pas savoir qu’il était encore en vie. Garaine l’égorgea d’un geste propre.
Les soldats allumèrent un feu que le thermogène fit grossir, puis lorsque les flammes eurent mangé la roulotte, l’unité reprit sa marche vers le chapiteau.

Le mal n’avait jamais attaqué les yeux d’Allibert, et il discernait sans problème les silhouettes qui, par petits groupes, se regroupaient autour de lui, contre les parois du chapiteau. Il arrivait même, lorsqu’un peu de jour passait entre deux pans de toiles, à reconnaître les grades des soldats et les insignes des magiciens du Palais Central. Il en avait été un, fut un temps. Si sa bouche le lui avait encore permis, il aurait souri. Il allait se faire tuer d’ici quelques secondes, il le savait, et que ce soit de la main de ceux qui auraient pu être ses collègues lui semblait vaguement amusant.
Il avait perdu l’usage de la parole au tout début de l’expérience, des polypes s’étant développés dans sa gorge et sur sa langue moins d’une heure après l’injection des spores dans son sang. Une autre heure plus tard, son dos s’était ouvert. Là il avait eu vraiment peur. Ses jambes et ses bras s’étaient également transformés, sa peau avait verdi, et puis cette douleur… Il n’avait jamais rien connu de tel. Comme de se faire simultanément écarteler et fouiller de l’intérieur par une colonie de vers dont les dents auraient été des ongles. Il avait cru mourir.
Et puis, au bout de quelques heures de fièvre, de cris et de terreur, il s’était avéré que la seconde injection avait presque aussi bien marché que la première. Son état s’était stabilisé en moins de deux jours. Désormais il n’avait même plus vraiment mal ; le cratère dans son dos ne semblait pas pourvu de nerfs, et il avait découvert que les spores en eux-mêmes n’étaient ni irritants ni gênants. Il n’y avait que sa douleur lorsqu’il marchait, la faute à des os infectés qui perçaient sa peau au niveau des genoux. C’était à cause de ça que ces pauvres connards de forains avaient pu le capturer. Il n’aurait jamais dû sortir de la forêt.
Les magiciens et les soldats discutaient entre eux, le regardant avec une crainte expérimentée tandis que des ordres étaient donnés. Le ton des voix ne pouvait avoir qu’un sens : ils le prenaient pour un Rebut et allaient le traiter comme tel. Le seul espoir de remède au virus allait disparaître dans les flammes, tué par l’homme.
Deux velliades qu’il était dans cet état. Deux velliades à réapprendre à marcher, à manger, à déféquer. Odorat, toucher, goût et musculature s’étaient améliorés, tandis que son agilité et ses capacités respiratoires étaient devenues celle d’un tuberculeux. De bien peu importants changements, et de bien peu considérables douleurs, vis-à-vis de ce que tout cela signifiait : son antidote fonctionnait. Il devait encore être amélioré, d’accord, mais il fonctionnait. Son corps avait changé, mais ni son esprit ni ses souvenirs. Il était infecté, mais stable. Les Rebuts s’étaient mis à le laisser tranquille, mais ne l’avaient jamais considéré comme l’un des leurs. Il était resté humain.
Entourés par une dizaine de gardes aux cols fermement lassés et aux hallebardes pointées vers Allibert, trois magiciens thermogènes s’approchèrent de sa cage. Il ne pouvait pas parler. Ses mains crochues ne pouvaient plus écrire. Il essaya tout de même. Il fit des gestes. Essaya de capter des regards. Montra son visage humain. Mais il faisait sacrément noir ici, et les spores qu’il ne cessait de souffler par son dos distrayaient les soldats. Il gémit, appela au secours. Personne ne comprit. Comme il l’avait prévu. Il ne leur en voulait même pas.
Il repensa à toutes ces années passées dans cette forêt de merde, aux autres magiciens qui l’avaient accompagné avant de mourir un par un, à celle qu’il avait presque aimée et qui l’avait presque aimé, aux heures de terreur lorsqu’un Rebut reniflait l’entrée de sa cachette, aux risques, à la folie, à sa vie entière. Il repensa aux trois bocaux de remède qu’il avait réussi à distiller avant de le tester sur lui-même. Ils étaient encore quelque part dans la forêt, dans sa grotte, bien fermés et accompagnés de ses notes d’étude et de leur composition complète. Un bacillaire un peu doué suffirait pour terminer le travail. Sauf que personne, à part lui, ne connaissait l’existence de cette grotte.
On donna aux thermogènes l’ordre d’en finir. Les magiciens posèrent les mains sur les barreaux de sa cage. Hurlant, Allibert tenta de les toucher, de leur faire comprendre. Un soldat enfonça sa hallebarde dans sa cage thoracique et l’ancien mage tomba en arrière, son sang semi-infecté imbibant déjà la sciure. La température montait. Il mourrait.
Les yeux rivés sur le plafond de toile, à des milliards de kilomètres au-dessus de lui, il se souvint soudain de qui était ce gros qui l’avait appelé par son nom. Un débile qui s’était perdu dans sa forêt avec une femme, un sacré lot aux cheveux blancs et aux seins mémorables. Sa bouche se tordit en un rire désespéré et il cessa de hurler. Sa peau prenait feu. Gros Seins et le Débile Profond connaissaient sa grotte… Et alors ? Tout ça ne le concernait désormais plus. Il admira les nuances des flammes qui dévoraient ses pupilles, trouva ça beau, et mourut.

Elle n’avait pas vérifié, mais Elsy savait que de l’autre côté de la porte se trouvaient deux ou trois gardes chargés de la retenir ici jusqu’à ce qu’un Serpolet quelconque lui ait donné l’autorisation de rentrer chez elle. Elle ne s’impatientait pas.
Le bacillaire l’avait déclarée saine, tout le monde avait osé reprendre sa respiration, et on lui avait demandé de rester au Palais le temps que la situation de la place Batisla soit régulée. On la considérait probablement comme un élément perturbateur potentiel. De temps en temps, des officiers venaient la voir et lui posaient des questions. Un page lui avait également apporté à manger vers midi, puis du thé tout au long de l’après-midi. Bien meilleur que celui qu’elle prenait habituellement.
C’était une chouette pièce dans laquelle elle se trouvait, probablement l’étude d’un notaire du Palais, quelque chose comme ça. Un mur entier couvert de livres, un canapé en cuir et une cheminée qui tirait sans encombre. Elsy avait retiré ses bottes et, allongée dans le canapé, essayait de comprendre le propos d’un manuel de droit civil datant de 787. Elle n’y arrivait que très moyennement, probablement parce qu’elle relisait la même phrase depuis un quart d’heure.
Elle avait répondu à toutes les questions des officiers et des magiciens. Elle n’avait ni menti, ni « oublié » d’informations. Elle avait donné des lieux, des heures, des descriptions et des noms. De temps en temps elle se levait pour aller regarder par la fenêtre, ses pieds nus savourant l’épaisse moquette. Elle n’était pas du bon côté pour voir les quartiers ouest. Elle espérait que tout s’y passait pour le moins pire. Elle avait sa conscience pour elle, comme souvent. Seulement, comme souvent également, elle était probablement la seule à voir les choses sous cet angle. La poignée de la porte tourna. Elsy s’assit en tailleur au bout du canapé et referma le livre. La personne qui entra ne fut ni un officier ni un magicien.
- Vous, dit la mercenaire d’un ton neutre.
- Moi, répondit Damnis sans comprendre.
Il soupira et referma la porte avant qu’Elsy n’ait pu voir de combien de crans l’agitation était montée, dans les couloirs du Palais. Le proconsul portait une toge blanche brodée d’or et un plastron noir. Noble mais sans cérémonie. Ses cheveux étaient attachés grossièrement et son visage fatigué. Il s’assit à l’autre bout du canapé.
- Vous êtes là depuis combien de temps ? demanda-t-il en se massant les yeux.
- Il faudrait me donner l’heure, pour une réponse précise…
Damnis s’interrompit un instant dans son geste puis sourit.
- À vrai dire, je n’en sais absolument rien. Seize heures, peut-être. Un peu plus.
- Je suis ici depuis ce matin, répondit Elsy en regroupant ses cheveux sur l’épaule droite, dévoilant son tatouage.
Le proconsul fixa les flammes dans la cheminée. Il paraissait épuisé.
- Moi également. Nous sommes tous les deux enfermés… J’aurais voulu être là-bas. Si ça n’avait été pour combattre, au moins pour conseiller. Mais… Enfin, la possibilité d’un proconsul infecté par les Rebuts n’était tout simplement pas envisageable. J’ai même l’impression que Prime a demandé à mes gardes de veiller à ce que je ne sorte pas du Palais.
Elsy soupira, amusée.
- Vous êtes venu me voir pour tromper l’ennui, c’est ça ?
- Exactement.
- Vous avez bien fait. Merci.
Damnis se tourna enfin vers elle.
- Vous pourrez bientôt rentrer chez vous. Nos troupes ont bien travaillé… Les magiciens continuent à sillonner le quartier, et des orienteurs se sont joints aux bacillaires pour repérer les possibles foyers d’infection. À vrai dire, je crois que toutes les disciplines magiques sont actuellement sur le terrain.
- Élodianne est là-bas ?
Damnis réfléchit une seconde. Elsy comprit que son amie d’enfance n’avait pas marqué le proconsul autant qu’elle-même.
- Amdelin ? Non, je crois que c’est l’autre miroitiste qui ouvre la porte aux orienteurs, cette fois. À vérifier. Ho, et je crois qu’on vous l’a déjà dit, mais tous vos amis sont sains.
- Oui, un milicien est venu m’en parler… Il était un peu trop gras, d’ailleurs. Travailler au Palais rouille vos hommes, proconsul.< /p>
Celui-ci sourit.
- Vous voulez que je le fasse renvoyer pour manquement au devoir militaire ?
- Ça me soulagerait un peu, oui, répondit Elsy avec le premier sourire franc de sa journée.
Ils se turent un instant. Damnis remarqua les pieds nus d’Elsy et nota avec amusement que leurs ongles en étaient également vernis.
- Pas d’épidémie ? demanda la mercenaire.
Le proconsul se rembrunit et croisa les mains sur ses genoux avant de se pencher en avant.
- Si. Mais les renseignements que vous nous avez donnés ont permis de l’isoler avant qu’elle ne se répande. Nos troupes sont actuellement en train de vérifier tout ce qui est vérifiable.
- Les gosses étaient infectés ?
Damnis hocha lentement la tête, la bouche serrée en un trait désolé. Elsy regarda par la fenêtre. C’était elle qui avait donné le nom et l’adresse du frère d’Alixandre. Elle avait fait la seule chose à faire. Ni Basilien, ni Himalte, ni les autres ne comprendraient. De l’autre côté de la fenêtre le ciel commençait déjà à s’assombrir.
- Comment… Qu’est-ce que les gens disent ? Dans les quartiers ouest, je veux dire… Ça y est, ils savent ?
- Oui. On craint un mouvement de panique. Peut-être de nouvelles émeutes, répondit calmement Damnis.
- Normal.
- Je crois.
Elsy se tourna vivement vers lui.
- Vous croyez ? Vous croyez que c’est normal ? demanda-t-elle en un chuchotement outré. Ils veulent vous tuer, là-bas ! Ils vous détestent ! Ils vous considèrent comme responsable de toutes les merdes qui leur arrivent chaque jour ! Et si je décide d’aller au bout de mon propos, et je crois que je vais le faire, putain, ils ont raison !
Elle ne s’était pas levée mais sa colonne vertébrale s’était soudainement tendue, figeant son buste et ses épaules en une position offensive presque animale. Damnis reconnaissait cette posture et cette voix. Celles d’un soldat qui craque le temps d’une salutaire pause entre deux batailles. Il ne répondit rien et son regard resta planté dans celui de la jeune femme, dont le menton tremblait à la recherche des mots suivants.
- Vous ne savez pas comment c’est, là-bas… C’est toujours sur eux que tout tombe, et vous continuez à ne protéger que les autres ! Les quartiers ouest sont un enfer, et c’est de votre faute, aujourd’hui comme hier ! Personne n’aurait été infecté si vous aviez fait votre boulot, si quelqu’un avait contrôlé ce putain de cirque, si vous vous étiez même juste soucié de l’existence des quartiers ouest ! Aucun gosse ne serait mort. C’est entièrement de votre faute. Absolument tout. Alors ne me dites pas que vous croyez que des émeutes seraient légitimes.
Sa bouche se referma lentement, elle tourna la tête et ses cheveux tombèrent de son épaule. Damnis s’autorisa enfin à répondre.
- Vous avez raison, Elsy. C’est de ma faute.
La mercenaire le regarda à nouveau, les lèvres serrées. De l’autre côté de la porte, de temps en temps, les voix étouffées du monde extérieur. Elle serra ses pieds dans ses mains.
- Je ne peux plus faire ça, proconsul.
- Faire quoi ? demanda doucement le chef de l’état.
- Être au centre de tout ça. Des épidémies de Rebuts, des Blasphèmes, d’Aurterre… Depuis que je travaille pour vous je suis devenue quelqu’un d’autre. Je ne peux plus. Je ne suis pas ça. Les gens ne comprennent plus. Même Basilien, même… Je ne sais pas. Ils ne vont pas comprendre.
Elle parlait de plus en plus bas et regardait ses pieds. Damnis s’approcha d’elle pour mieux l’entendre et lui parler.
- Vous êtes devenue quelqu’un d’important, Elsy. Je pensais que c’était quelque chose que vous recherchiez… Tous vos efforts allaient dans ce sens…
Sa voix ne trahissait aucun jugement, aucune critique, pour la seule raison qu’il ne s’en trouvait aucun dans son esprit non plus.
- Mon passé et mon présent sont incompatibles. Je ne veux plus…
- Vous ne voulez plus quoi ? chuchota-t-il.
Elsy ne sut pas répondre. Damnis comprit.
- Lorsque vous êtes revenue de Lazirac, je vous ai fait une proposition… Vous en souvenez-vous ?
Elsy releva la tête. Elle semblait perdue. Le regard assuré du proconsul lui fit du bien.
- Travailler pour vous à temps plein, répondit-elle en fixant Damnis.
- Oui. Devenir ma garde du corps, mon assistante… Appelez cela comme il vous plaira. Sachez que cette offre tient toujours. Travailler et vivre ici. Être officiellement reconnue pour ce que vous êtes désormais : quelqu’un d’important.
Elsy détourna à nouveau le regard. Le silence s’éternisa. Damnis se leva finalement.
- Je vais devoir retourner au travail, dit-il. Mes ministres, certains en particulier, vont certainement trouver mille choses à redire à ma façon d’avoir conduit cette affaire… Enfin, je les préfère toujours à ce qui nous attend dès demain dans les quartiers ouest. Du moins ce que je crois qui nous attend demain.
Elsy ne put s’empêcher de sourire au clin d’œil.
- Mon offre restera toujours valable, conclut Damnis de la même voix bien intentionnée. Pensez-y, Elsy.
- Je le ferai, répondit-elle sans cesser de regarder par la fenêtre.
Lorsqu’elle eut enfin le droit de sortir, Elsy alla frapper à la porte des appartements d’Élodianne. Elle ne s’y trouvait pas. Alors Elsy sortit. Sans savoir où aller. Sa gabardine devenant noire avec la nuit, elle erra enveloppée d’ombres. Ravage était calme et obéissant, comme s’il avait capté les vibrations de sa maîtresse. Les commerces étaient fermés et personne ne se promenait. Elsy elle, n’avait pas peur des spores. Seulement de rentrer chez elle. Elle entra dans un hôtel des quartiers sud en décidant que les regards accusateurs pourraient attendre le lendemain. Elle s’endormit rapidement et ne rêva pas. Et en un battement de cils le lendemain fut là. Elle s’habilla, paya, et fit avancer Ravage vers les quartiers ouest, en fumant sa première cigarette de la journée.
chapitre écrit par Vincent Mondiot