chapitre écrit par Vincent Mondiot
Les peurs de Pasquin se solidifièrent quelques secondes après qu’il ait réussi à entrer dans le Château Camaïeu du monde-miroir. Le hall d’entrée était ravagé, ses dalles transformées en piques rocheuses et ses murs torturés en barrières qui n’avaient rien de naturelles. Puis l’orienteur avait vu un premier cadavre, une silhouette humaine se découpant sur le gris de la pierre. Le corps d’Irvane Melville, un ancien du Palais Central. Il avait été l’un des professeurs de Pasquin à la Faculté, et l’orienteur le savait faire partie des disparus de l’attentat de Teliam Vore. Le magicien matiériste avait les deux bras ouverts au couteau et gisait dans une mare de son propre sang, son regard mort tombant sur Pasquin. Le cadavre de Melville était en effet allongé contre le plafond, une quinzaine de mètres au-dessus du sol, sans qu’aucun lien ne semble l’y maintenir. La vision était surréaliste, cauchemardesque. Le sang ne tombait pas. Pasquin sentit l’horreur de ses doutes se resserrer autour de son cerveau.
Il ne lui fallut qu’un instant pour comprendre que tout autour de lui, dans les murs ou sur certaines parties du sol, se trouvait des miroirs, tous activés. Ils étaient cependant au moins partiellement recouverts par les étranges concrétions rocheuses qu’étaient devenues les dalles du sol et les pierres du plafond. On se serait cru dans une grotte, ou l’estomac d’un Titan. Pasquin devait se hâter ; le jour permanent du monde-miroir tombait sur lui par les hautes fenêtres du hall, accompagné par les cris des soldats et les grognements des Blasphèmes. C’était la panique, dehors. Il fit un tour sur lui-même, localisa une issue, et parvint en se raclant le dos à passer entre deux dalles qui s’étaient élevées contre le mur, formant des sortes de stalagmites horizontales. Il émergea dans le monde réel, et dans le début de nuit qui le noyait. Il n’y avait plus de hurlements. À dire vrai, la sensation de s’extirper d’un chaos de bruit et de peur donnait l’impression que le silence était total. Mais il ne l’était pas. L’orienteur était habitué à écouter, à entendre loin et clair. Plus haut dans le château, des gens criaient. Des choses étaient lancées contre les murs, ou tombaient, difficile à dire, les sons étant étouffés par les différents étages. Pasquin frotta son dos éraflé, et se dirigea vers les grands escaliers à la lueur des quelques lampes à huile accrochées aux murs.
Là aussi ses doutes trouvèrent de quoi grossir. Le hall était dans un aussi piteux état que son reflet. Les dalles n’avaient pas été transformées mais elles étaient presque toutes brisées, comme si d’énormes masses y avaient été traînées. Des petites parois en bois et en pierre couraient entre les piliers, et Pasquin dut en escalader une pour arriver aux premières marches de l’escalier, où l’attendait un deuxième cadavre ; ou ce qu’il en restait. Deux jambes, probablement féminines et chaussées de sandales qu’il n’avait vues ni sur Valnitier ni sur Élodianne. Un début de torse. Et puis de longues projections de viscères, de sang et de chair, le tout débordant de sous un amas de pierres et de bouts de métal informes. Le visage de Pasquin se tordit en un rictus dégoûté. Les orienteurs n’étaient pas destinés à être des magiciens de terrain. Pasquin détestait les cadavres. Il respira un grand coup, serra les dents, et se concentra sur sa rage contre Valnitier. Ses doutes devenaient des boules colériques et enflammées qui roulaient dans son estomac. Il évita le cadavre anonyme en se plaquant contre le mur et grimpa les marches en pierre deux par deux.
Et s’arrêta à la dixième. Le bruit là-haut en couvrait un autre, qu’il sentait vibrer sous son pied. Il se pencha par-dessus la rampe : sous l’escalier courait un long panneau de bois clair. Il redescendit, en évitant à nouveau le cadavre. Il frappa du doigt sur le bois, à différents endroits, et trouva enfin ce qu’il cherchait. Une porte masquée. Il poussa de différentes façons, et parvint finalement à l’ouvrir. L’odeur monta vers lui tel le souffle d’un enfer endormi et pourrissant. Il faisait noir, et il pouvait deviner des marches qui descendaient dans l’obscurité. En bas, un bruit de clapotement, de liquide. Il était presque sûr qu’il n’y avait rien de vivant. Il décrocha l’une des lampes à huile du hall et descendit en se couvrant le nez et la bouche avec le col de sa tunique.
Ce qu’il découvrit en bas aurait pu le rendre fou. Cela aurait pu rendre fou n’importe qui. Mais Pasquin était un homme pragmatique, direct, connecté au réel, paradoxalement à la profession qu’il exerçait. Il avait déjà vu pire dans les mondes-miroirs des malades mentaux qu’on leur faisait visiter. Ce qu’il découvrit en bas lui fit penser que s’il se débrouillait bien, cette opération serait finalement loin d’être un échec. Il retourna dans le hall, et referma la porte cachée en prenant bien soin qu’elle ne puisse pas se voir. Il remonta au premier étage en enjambant le cadavre, sa lampe à huile toujours à la main.
Le premier étage n’était plus que portes brûlées, murs craquelés et meubles cassés. Valnitier et sa clique étaient passées par là. Pasquin ne prit pas le temps d’examiner les dégâts ; ce serait pour plus tard. Il emprunta les escaliers menant au deuxième étage. Les bruits et les cris avaient grimpé d’au moins un étage, eux aussi. L’orienteur découvrit plusieurs pièces saccagées, des traces de brûlures et de lutte. Seule lumière dans le noir de l’étage, il avança en suivant les voix vers une immense salle qu’il avait déjà remarquée sur le plan de Damnis de Mirinèce. Une espèce de nef, aux parois garnies de répliques à taille humaine des Titans. Pasquin leva sa lampe aussi haut que possible : les statues qu’il put voir étaient brisées, et plusieurs gisaient même autour de lui, en gravats de plusieurs centaines de kilos qui avaient fracassé les dalles du sol en tombant. Il extirpa son plan de sa tunique et le consulta. Il fit demi-tour et emprunta un petit escalier qui partait de l’autre bout de l’étage. Ici, aucune trace de lutte. Il atteignit le troisième étage à temps pour éteindre un début d’incendie. Une pile de vêtements et de papiers sur laquelle murmuraient de toutes petites flammes bleues, spécifiques aux feux allumés par les thermogènes. Pasquin ragea en écrasant les braises sous sa semelle ; Valnitier. Il inspecta rapidement les pièces autour de lui : toutes des chambres ou des bureaux, et toutes saccagées. Juste au-dessus de sa tête, les voix qui l’avait guidé. Il tendit sa lampe devant lui et trouva, posée contre un mur, une lance qu’il reconnut comme étant une arme de leur expédition. L’un de ces crétins devait l’avoir oubliée après avoir détruit des documents magiques de première importance, probablement. Lui avait laissé la sienne dans le monde-miroir lorsqu’il avait faussé compagnie aux combattants restés là-bas. Il se refusa à penser à ses collègues. L’un d’eux était déjà mort, de toute façon. Pasquin saisit la lance d’un geste brusque et monta vers le quatrième étage.
Toute la petite bande était dans le couloir, faisant cercle autour de Valnitier et Élodianne, à l’entrée d’une autre chambre. Les deux jeunes femmes se disputaient. Plusieurs des hommes se tournèrent vers Pasquin lorsque la lueur de sa lampe les atteignit. Ils ne dirent rien. Joris Hussert baissa même les yeux devant l’orienteur, gêné. Ce sale con savait ce qu’il avait fait, et ce que ça lui vaudrait à leur retour à Mirinèce. Pasquin posa sa lampe sur le sol et avança entre les hommes, qu’il fusillait du regard. Seuls les magiciens baissèrent les yeux. Les deux femmes ne l’avaient pas vu et continuaient à se disputer.< br/>
- Ce progrès-là, on s’en passera bien, dit Valnitier de son ton assuré habituel.
- Laisse-moi au moins sauver un livre, répondit Amdelin en se dirigeant vers une pile de grimoires.
- Tout filera au fourneau, répliqua la mercenaire en tentant de lui arracher l’ouvrage des mains.
Pasquin referma ses doigts sur le poignet de Valnitier. Avec force. Il tira légèrement en arrière, heureux de pouvoir lui faire mal. La mercenaire se retourna vers lui, les lueurs des lampes à huile maquillant son étonnement d’ombres dansantes. Ses yeux paraissaient noirs.
- Vous devrez tempérer quelque peu vos ardeurs, mercenaire, dit-il en essayant de ne pas la frapper.
Elle se dégagea sans rien répondre, et le regarda dans les yeux, obligée pour se faire de lever la tête. Du coin de l’œil, Pasquin vit que la jeune femme avait dégagé l’étrange arme attachée à son bras droit. Les petites flammes des lampes couraient dessus, brillant dans la nuit. La lame était tachée de sang.
- Qu’est-ce que tu fais là, Pasquin ? demanda Élodianne, sa colère transférée d’Elsy à l’orienteur.
Il se tourna vers sa collègue, sa lance toujours à la main, et la regarda d’un air dur qui n’avait rien de feint. Pour la première fois, Élodianne soupçonna que quelque chose d’autre qu’un simple trou-du-cul vivait en Pasquin. Quelque chose de pire.
- Je me suis dit que mes deux collègues seraient suffisants pour ramener les soldats et les primats à bon port. Et que moi, j’avais bien envie de venir jeter un coup d’œil au bon déroulement des opérations…
Pasquin se tourna vers les hommes, qui s’étaient tous réunis à l’entrée de la pièce. Basilien et Ohya, les deux acolytes de la connasse aux cheveux blancs, le primat Orakaneus, Frocœur, Hussert, Maurios, Manoha… Et c’était tout. La plupart d’entre eux étaient blessés, et Manoha, le mage atépéhien, semblait même l’être grièvement. Ils le regardaient tous sans rien dire.
- Où est Ambroise ? demanda Pasquin.
- Mort, répondit Maurios, dont les lèvres fendillées luisaient de spores.
Pasquin grogna et se retourna vers Elsy.
- Comme certains de nos ennemis, d’après ce que j’ai vu…
- Nous nous sommes défendus, répondit la jeune femme en le regardant, un sourcil haussé. Ils nous attendaient, et étaient armés. Je sais que ce ne sont aucunement des circonstances atténuantes, que nous aurions dû nous laisser tuer, mais que voulez-vous, nous ne sommes qu’une bande de va-nu-pieds, nous n’avons aucune –
- Aucune discipline ! rugit Pasquin, pointant sa lance vers la mercenaire. Nous avons ordre de ramener ces terroristes vivants ! Pas de les tuer un par un et de brûler leurs documents !
Il avança dans la chambre, le visage déformé par la rage. Élodianne recula d’un pas et jeta un coup d’œil vers les hommes. Baz et Ohya s’étaient déjà avancés dans la pièce, armes à la main. Élodianne n’en fut pas étonnée ; elle le fut un peu plus en voyant que le père Orakaneus avait lui aussi fait tomber une lame de sa manche.
- Pasquin, mon gars, ne t’énerve pas comme ça… tenta Frocœur depuis le palier.
L’orienteur se retourna vivement, pointant son arme vers le thermogène.
- Ta gueule, papy. C’est un conseil d’ami. Le dernier.
Il se redressa et souffla. Par la fenêtre de la chambre, derrière Pasquin, on pouvait voir les constellations qui recouvraient le désert de Lazirac. Il respira fort, essayant d’inhaler pour se calmer. Il n’y arriva pas. Tant pis. Il se concentra sur le chuintement de l’huile qui brûlait, et arriva finalement à se tempérer.
- Vous tous, commença-t-il en les regardant un par un. Vous vous exposez à un procès pour insubordination ! Ça peut vous valoir de la prison ! M’en valoir à moi pour vous avoir laissé faire, peut-être !
- T’es en plein délire, mon pote, répondit Basilien, qui avait rangé son couteau. Ces connards veulent nous tuer, et ils ont déjà prouvé qu’ils en étaient capables ! Tu voulais quoi ? Qu’on les laisse faire histoire de bien obéir aux ordres ?
Pasquin se retourna vers Elsy, sans prendre la peine de répondre au mercenaire.
- Il ne s’est pas agi uniquement de défense, hein, ma chère Valnitier ?
Les lueurs des lampes transformaient le visage de Pasquin en masque de guerre. Elsy ne cilla pas ; mais ne trouva rien à répondre. Le regard d’Élodianne passait de son amie à l’orienteur, attendant le début du duel.
- Ce matiériste, Melville… J’ai vu son cadavre dans le monde-miroir, dit Pasquin. Accroché au plafond ! Et ensuite, dans le monde réel, un autre cadavre, probablement d’une femme, complètement explosé ! Ça vous dit quelque chose, Valnitier ? Ils vous attaquaient, c’est ça ?
- Puisque vous connaissez la réponse, pourquoi prendre la peine de me poser la question ? répondit Elsy, un sourire ourlant les ténèbres de son visage.
- Vous n’êtes qu’une employée, vous devez –
La phrase de Pasquin fut interrompue par un hurlement de rage, un hurlement féminin, puis par une décharge de lumière grésillante. Élodianne, Elsy et l’orienteur se retournèrent d’un même mouvement vers la porte de la chambre.
- Attention ! cria Hussert en se jetant en arrière.
Ohya fit une roulade et disparut de l’encadrement de la porte, vers la droite du couloir, à la suite d’Hussert. Frocœur était allongé au sol, les jambes dans le couloir et le torse dans la chambre. Le haut de sa tête était ouvert en deux par une entaille noircie et fumante, ses cheveux carbonisés. Allongé contre le mur opposé du couloir, Maurios hurlait. Il n’avait plus de bras gauche ni d’épaule, et une plaie dégoulinante et orangée coulait entre les planches du sol. Il mourut en quelques instants, ses hurlements laissant la place à ceux de sa meurtrière. Basilien et Orakaneus entrèrent dans la chambre se mettre à l’abri. Manoha, une lance coincée dans ses pinces, lança un assaut dans le couloir.
- Manaokori, salope ! hurla-t-il.
Il fut aussitôt projeté en arrière, et repassa une fraction de seconde devant la porte, un éclair d’un étrange noir lumineux enfoncé dans le ventre. Ohya tira Hussert à terre pour que le magicien ne se prenne pas l’Atépéhien en pleine tête.
Élodianne, terrifiée, recula dans le fond de la chambre ; Basilien courut vers elle et la ramena contre le mur avec lui. Elsy se plaça de l’autre côté de la porte, près d’Orakaneus. Pasquin les y rejoignit. Tout le monde, plaqué de chaque côté de la porte ouverte contre le mur, regardait dans le couloir, essayant de ne pas trembler à chacun des hurlements qui y étaient poussés. De leur côté, Basilien et Élodianne voyaient Ohya et Hussert, accroupis et haletants. Elsy, Pasquin et Orakaneus pouvaient eux voir une jeune femme complètement nue et couverte de sang, ses longs cheveux bruns collés en grosses mèches sales. C’était elle qui hurlait. La sœur d’Amaranthe. Des lames noires étaient enfoncées dans ses côtes, sa main, son front, l’un de ses yeux. Et pourtant elle hurlait, respirait, marchait. Et brillait de la même lueur noire qui avait eu Manoha. La lumière maladive coulait, visqueuse, sur les parois du couloir.
- C’est quoi, ça ? chuchota Pasquin.
- L’une de celles que vous ne voulez pas qu’on tue, répondit Elsy sans le regarder.

Ses parents l’avaient abandonnée, pour une raison ou pour une autre. L’administration des Cerises les avaient tous abandonnés, se contentant d’empocher les aides de l’État, de leur donner du brouet à manger et de les livrer en pâture à un pédophile. Barraste l’avait abandonnée, mourant alors qu’il était son héros, son modèle. L’espoir l’avait abandonnée, quand elle avait compris quelques velliades plus tôt que tout ça, Teliam Vore et le reste, ne pourrait jamais fonctionner. Ses illusions l’avaient abandonnée, s’en allant filer le parfait amour avec son innocence, quelque part dans les mâchoires d’un Titan. Et Eldée l’avait abandonnée. Eldée ! Elle avait cru être amoureuse de lui, à la fin. Elle avait cru que finalement, peut-être, mourir ensemble… Non. Il l’avait abandonnée, comme les autres. Il avait filé par l’un des miroirs du troisième étage et était parti se terrer quelque part.
Laudane avait alors aidé Noélien à avancer, à marcher malgré la rage, malgré ses maux de tête qui le faisaient hurler. C’était grâce à elle qu’il avait réussi à sortir de la salle des Titans, grâce à elle qu’il était encore vivant. Grâce à elle qu’ils avaient tous les deux, seuls, les derniers, réussi à atteindre le quatrième étage, dans le noir, poursuivis par les bouchers de l’État. C’était elle qui avait eu l’idée d’aller chercher les derniers bouts d’ambre dans le bureau de Melville. Elle qui avait tout fait. Et puis Noélien l’avait abandonnée, lui aussi. Elle s’était retournée et il n’était plus là, et le miroir dans le coin du bureau n’était plus un passage. Et Laudane s’était retrouvée toute seule, vraiment toute seule, pour la première fois de sa vie.
Il y avait toujours eu Amaranthe avant, et maintenant, il n’y aurait plus jamais Amaranthe, elle l’avait alors compris. On pouvait dire ce qu’on voulait, que c’était de la superstition, mais des jumelles sentaient quand l’une d’elles allait mal. Quand l’unes d’elles était morte. Amaranthe l’était. Laudane, seule, perdue, s’était alors autorisée quelques larmes, les poings appuyés contre la table de Melville.
- On n’a jamais vraiment été deux personnes, avait-elle reniflé dans le noir, je peux pas être toute seule… Je peux pas être toute seule…
La solitude de Laudane était son dernier enfermement. Elle ne pouvait pas laisser à Amaranthe le temps de lui manquer. Elle ne pourrait pas supporter l’échec seule, elle ne pourrait pas supporter d’être mise en prison seule, de vivre seule, de mourir seule. Le cadavre d’Amaranthe devait être encore chaud, et Laudane ne le laisserait pas refroidir.
Dans l’obscurité, elle entendit les assassins de sa sœur. Ils parlaient, au même étage qu’elle, quelques pièces plus loin. Elle ne paniqua pas, et prit les derniers bouts d’ambre que Melville avait précieusement gardés. Quatre pans translucide, qui filtraient la nuit et la décomposaient en rayons presque lumineux. Dans ses mains, ces lamelles de quelques dizaines de centimètres chauffaient, aspirant et accumulant sa magie. Ses larmes tombèrent sur l’ambre et y furent absorbées. Elle pouvait y voir le reflet de son visage, alors elle ferma les yeux. Elle prit le plus pointu des fragments et se l’enfonça d’un coup sec entre les côtes, perçant l’un de ses poumons. Ça ne fit pas mal. Rien ne faisait plus mal. Le sang coula sous sa tunique, qu’elle arracha et jeta au sol. Elle continuait à pleurer, les yeux fermés. La lame dans ses côtes chauffait, luisait. Laudane respirait de mieux en mieux, malgré les larmes et la morve, malgré la peur et la tristesse. Elle respirait de l’ambre et de la magie, et l’ambre et la magie la respiraient. Elle enfonça une autre lame dans son œil, faisant ressortir la pointe cassée et irrégulière par son front. Son cerveau se mit à fonctionner plus vite, mieux. Le sang y affluait, et son cœur battait comme celui de l’un de ces petits oiseaux de Cymbium. Elle ne sentait pas le sang couler entre ses doigts, ni sur sa hanche, ni dans sa bouche.
Laudane prit les deux dernières plaques d’ambre dans ses mains. Elle sortit du bureau qu’elle connaissait par cœur, trébucha sans tomber, évita des obstacles qu’elle ne regardait pas. Elle entendait les voix des tueurs devant elle. Elle ne les détestait même pas. Il fallait juste en finir. Elle chassa la nuit au loin.
Sans réfléchir, elle inhala, exhala, et la lame dans sa main gauche devint un éclair de lumière. Elle le lança sans viser, du sang coulant dans son œil, lavant ses larmes de rouge. Deux personnes tombèrent. D’autres silhouettes se déplacèrent. Les lampes qu’ils renversaient en courant faisaient mal à l’œil de Laudane, et leurs cris perçaient ses tympans. Pourquoi hurlaient-ils ainsi ? Elle ne hurlait pas, elle. Un homme courut vers elle. Lui aussi hurla, d’une voix très grave. Laudane inhala et exhala dans sa deuxième lame, qu’elle lança si fort que l’extrémité de l’ambre se brisa dans sa main, lui incrustant la paume de fragments noirs. L’homme fut repoussé en arrière et heurta l’escalier. Laudane ne voyait plus rien, son œil tournait dans une nuit rouge et silencieuse. Ils avaient arrêté de hurler. Elle inhala, exhala, inhala, exhala. Certains appelaient ça respirer. Elle n’avait jamais vraiment aimé la magie. Elle n’était même pas si douée, en fait. Amaranthe était douée. Amaranthe, c’était elle-même, finalement, non ? C’était quoi la différence ? Amaranthe était meilleure qu’elle, bordel, mille fois meilleure ! Avec elle, Laudane aurait survécu, elle aurait pu être enfermée, elle n’aurait jamais été seule, jamais Amaranthe ne l’aurait abandonnée. À deux, elles étaient une personne entière, et maintenant Laudane n’était plus rien, une ombre dans la nuit. La nuit et le silence. C’était reposant. Ça y était, elle était morte ?
Les hurlements et le scintillement de la magicienne étaient insupportables. Ohya était obligé de plisser les yeux en avançant, pour ne pas avoir la rétine brûlée. Hussert concentrait ses pouvoirs vers la terroriste, mais n’arrivait qu’à inhaler de petites quantités de magie. La sœur d’Amaranthe semblait agir avec la magie comme une grotte avalant des petits ruisseaux pour recracher un torrent. Ohya parvint à s’approcher d’elle, sa massue à la main. Elsy, Basilien et Orakaneus s’étaient eux aussi avancés dans le couloir. Elsy hurla pour dire au thermogène de se mettre à l’abri, mais Hussert n’obéit pas. Elle se détourna de lui pour fixer l’ennemi.
Ohya était juste à côté de celle qui n’était finalement qu’une adolescente. La magicienne était devenue une silhouette de lumière noire, penchée en avant, qui hurlait de douleur et de folie, les mains tendues comme pour toucher ses ennemis. Elle effleura Ohya. Le colosse fut projeté contre le mur, dont le torchis se fendilla sous l’impact. Elsy courut vers la magicienne, sa lame en avant. Avec cette lueur, ses cheveux blancs semblaient lumineux.
La chaîne d’Orakaneus s’enroula autour de la cheville d’Elsy, la faisant tomber à deux mètres de la magicienne, dont la lumière semblait enfler, perçant la nuit d’un jour artificiel et malsain. Le primat tira la mercenaire en arrière, alors qu’elle se débattait pour se relever. Basilien essaya de frapper le religieux, qui le repoussa de son bras libre. Il releva Elsy par les épaules, et lui hurla dans l’oreille, assez fort pour couvrir les trilles folles à lier de la terroriste. Elsy ne comprit qu’un mot : « Pasquin ». Orakaneus serra Elsy contre lui pour la tirer en arrière, vers la chambre où se cachaient encore les autres. Basilien, une main devant les yeux, soulevait Ohya pour le ramener lui aussi à l’abri.
De la façon dont ils étaient tous placés, personne d’autre qu’Elsy ne put voir les yeux d’Orakaneus. Même elle ne les vit que parce qu’elle avait tourné la tête pour se protéger de la lumière. Une cataracte dorée qui glissa lentement sur les pupilles du primat, l’espace de quelques secondes, comme une vase brillante qui serait remontée du fond de son esprit. Ses yeux scintillèrent, presque plus fort que la silhouette de la terroriste. Il la regardait directement, sans ciller. Et la lumière de la jeune femme enflait, enflait, enflait. Elsy ferma les yeux tandis qu’Orakaneus la tirait toujours en arrière, sans lâcher la magicienne de son regard d’or.
Le silence et l’obscurité, c’était l’infini. Tout pouvoir oublier, sentir que finalement, les seules limites qui existent sont dans nos têtes, que la nuit et l’obscurité, c’est comme le désert et le ciel et le vent et… Laudane ne trouvait pas les mots. Elle était devenue infinie. Amaranthe avait dû la rejoindre, alors, non ? Elle se sentait enfin libre. Elle sentait le sable du désert sous ses pieds, et voyait les étoiles au-dessus d’elle. Le silence et l’obscurité. Tout était à sa place.
La magicienne s’éteignit et, comme un appel d’air, le soudain silence et l’obscurité qu’elle laissa derrière elle parurent infinis aux soldats d’Elsy.

Les dernières fioles d’ambre liquéfié volèrent en éclats sous le tranchant de l’arme qui virevoltait. L’un des lames rencontra le mur dans son élan, mais ne le heurta pas. Elle s’enfonça dedans ; ou plutôt, le mur s’enfonça en elle. Une dizaine des pierres de la paroi disparurent purement et simplement. Un bout du plafond s’effondra, et Vore fit un bond en arrière pour l’éviter, son aile gigantesque renversant des instruments de chimie. Cinq mètres carrés de plancher et l’extrémité d’une poutre chutèrent dans l’abîme qui entourait Camaïeu, plusieurs dizaines de mètres sous celui qui avait un jour été le plus célèbre des magiciens, et qui n’était désormais plus qu’un cadavre transformé en marionnette. Il s’arrêta un instant, la Vore Hélix appuyée contre ce qui restait du mur. Par le miroir de sa visière, un jeune homme regarda le monde extérieur. Le monde réel. Le désert, la nuit, les étoiles. Des soldats avec des arcs qui regardaient dans sa direction. Il ordonna à Vore de reprendre l’Hélix et de se diriger vers les escaliers menant au sixième étage.
Noélien allait mourir, il le savait. Il perdait pied, sa magie lui faisait pourrir le cerveau et les poumons, il suffoquait. Trop de sorts, trop longtemps, trop de monde dans sa tête, trop de fils de pute pour s’agiter autour de lui alors qu’il essayait de se raccrocher à la réalité. Mais c’était terminé, tout ça. S’il devait crever, alors tout le suivrait dans la tombe. Les bestioles, la folie, les espoirs et les désespoirs, les fils de pute. Oui il avait échoué, oui ses potes crevaient ou crèveraient tous, et oui tout ça n’aurait finalement pas changé le monde. Tant pis. Trop tard. Noélien ne se souvenait plus que de la vengeance et de la colère. De cet enculé d’Eldée qui avait osé s’enfuir au lieu de faire face à la mort comme lui ou Laudane. Ce sale con. Celui qu’il considérait comme son meilleur ami. Il allait comprendre.
Dans le monde-miroir, les cavaliers qui se battaient encore contre les Blasphèmes, fuyant leurs tentacules et louvoyant entre leurs masses, entendirent des ricanements désespérés venir du château.
Vore grimpa les premières marches de l’escalier. Elles s’effritèrent sous ses pieds, comme si la pierre avait été du sable, avant d’entraîner tout l’escalier dans leur chute, en un tas de poussière grise. Eldée avait fait joujou avec sa magie. Grand bien lui fît. Noélien n’avait pas le temps de retraverser tout l’étage pour atteindre l’autre escalier. Teliam leva la tête et Noélien, tel son reflet, le fit aussi. Les deux hommes visèrent le plafond, et bandèrent leurs bras. Au-dessus d’eux, c’était le couloir du sixième étage. Teliam lança la Vore Hélix aussi fort qu’il put. Elle traversa les pierres sans rebondir, les avalant dans le monde-miroir. Vore sauta en arrière pour éviter l’effondrement du reste du plafond, et Noélien les pierres qui venaient d’apparaître au-dessus de lui. Vore rattrapa son arme en l’air et la lança à nouveau, perçant le plafond d’un deuxième trou. Puis une troisième fois, dans le mur sur sa gauche. Tout un pan du sixième étage fut emporté par l’effondrement et chuta dans le vide.
Teliam Vore se servit du trou dans le mur comme appui pour grimper jusqu’au trou dans le plafond, tandis que Noélien coupait un instant le lien pour monter par les escaliers, qui dans le monde-miroir étaient intacts. Ils se retrouvèrent dans le couloir du sixième étage, et Noélien rétablit le lien, marchant à nouveau dans les pas de son jouet, un miroir courbé flottant devant son visage, et deux grands miroirs ternes en forme de lames dansant à ses côtés. Une partie du mur gauche manquait, laissant apparaître le ciel étoilé. À l’autre bout du couloir, l’atelier de Melville et Eldée. C’était ici que Noélien était venu chercher Vore et la pâte d’ambre permettant de le contrôler. Ici que le dernier acte avait commencé, et qu’il finirait. Derrière la porte fermée, Vore entendait du bruit. Celui d’un cafard qui s’agitait. Noélien, en sueur, riant et pleurant, avança sur le côté droit du couloir pour que Teliam ne fasse pas s’effondrer tout l’étage. Eldée hurla en entendant les pas métalliques de Vore. Dans le monde-miroir, Noélien donna un coup de pied dans la porte. Elle refusa de s’ouvrir. Dans le monde réel, Teliam donna un coup de pied dans la porte, et elle vola en éclats. Un bout de planche passa au-dessus de la tête d’Eldée, qui se baissa en criant.
- Tu peux plus t’échapper, traître ! hurla Noélien en crachant.
- Tu ne peux plus t’échapper, traître, dit Teliam d’une voix neutre.
Eldée se tourna vers Vore, son visage blanc de panique éclairé par la lampe à huile posée sur un bureau à ses côtés. Sans répondre, il y prit deux instruments, que Noélien reconnut vaguement. C’était lui qui les avait baptisés, ceux-là aussi, d’après l’adaptation en bande dessinée de la guerre de Loffrieu. Il ne se souvenait plus de leurs noms, par contre. Peu importait. C’était lui qui avait la Vore Hélix. Et Vore.
- Tu crois faire quoi avec tes breloques ? dit le monstre en levant son arme.
Eldée roula sous le bureau pour éviter le coup. Un bout du parquet fut avalé par l’Hélix. Vore souffla sous l’effort. Noélien hurla en sautillant sur place, à bout de nerfs. Eldée se releva et, de toute la force de ses bras, fit basculer la table en avant pour la pousser sur Vore, qui tomba en arrière. L’Hélix glissa au sol, sa poignée l’empêchant de tout avaler jusqu’au centre de la planète. L’huile de la lampe se répandit sur des notes laissées par Melville, qui prirent aussitôt feu. Eldée n’y fit pas attention et, toujours en hurlant de panique, se jeta sur la table pour maintenir Vore au sol. Seul le haut de son corps dépassait, ainsi que son aile qui s’agitait contre le mur, son articulation bloquée. Dans sa frénésie, elle brisa une fenêtre, alimentant les flammes en air. Vore serrait les dents et commençait déjà à se dégager. Eldée ne réfléchit pas, et planta l’un des instruments qu’il tenait, le Vore Wa, dans la visière de Teliam. Le monstre poussa un petit grognement. Noélien, la lame enfoncée dans la joue, mêla la douleur à la folie dans ses cris. Ivre de douleur, il arracha l’arme de sa joue et la jeta au sol. Du sang sur la langue, Noélien banda ses muscles et sa folie, et chargea.
Teliam Vore se releva d’un coup, repoussant la table et Eldée de son aile irriguée par l’ambre. La table se brisa et fracassa un long miroir posé dans l’angle de la pièce. Eldée retomba en arrière sur sa jambe blessée, qui se cassa. Il hurla de douleur en rampant, le visage à quelques centimètres du début d’incendie. Dans sa main gauche, il tenait toujours un autre instrument, une petite boule de bronze et d’ambre. Il la mit dans sa bouche et pria pour la première fois de sa vie.
Teliam Vore ne prit pas le temps de ramasser la Vore Hélix. Il redressa Eldée en le tenant par les cheveux, et le frappa contre le sol. Eldée retomba à nouveau, le visage en sang, des dents cassées. Noélien sautillait partout, hurlait, dansait, frappait dans les murs. Teliam Vore ramassa à nouveau Eldée, sans rien dire, et le maintint contre lui, l’enserrant dans son aile comme dans une cape. Puis l’aile se contracta de plus en plus fort. Le jeune homme sentait sa poitrine se comprimer contre le torse de pierre de Vore, l’air s’échappait de lui alors que son propre sang inondait sa gorge, ses côtes se fendaient, ses yeux papillonnaient. Mais il serrait les dents, toujours. Il ne devait pas laisser l’appeau sortir. Il pleurait, s’urinait dessus, saignait de partout, et les flammes éclairaient l’étreinte de peintures primitives et meurtrières. C’était donc comme ça que ça allait finir ? Eldée repensa à toutes les personnes qu’ils avaient tuées, à Laudane et Amaranthe. C’était une fin nulle ; mais le début n’avait pas été plus glorieux. Il se détesta. Et pourtant, il espérait encore. Il voulait vivre.
- Crève, sale traître, crève, dit Teliam Vore, son haleine de cimetière contre le visage d’Eldée.
- Crève, sale traître, crève ! hurla Noélien par la fenêtre de l’atelier, à l’attention de l’éternel jour du monde-miroir.
Il avait les yeux fermés et l’esprit mort. Cela l’empêcha de voir qu’ici aussi un incendie avait débuté. Les montagnes du désert, le Titan Ulènosh, ou même l’horizon : tout était devenu de la fumée blanche.

Hussert et Élodianne étaient autour de Manoha. Aussi étonnant que cela pût paraître, le mage était toujours en vie. Le ventre brûlé, le visage défiguré, un œil en moins et couvert de sang des cheveux aux orteils, mais vivant. À la lumière d’une bougie trouvée dans la chambre, Élodianne pansait sa brûlure avec des draps.
- Vais-je mourir ? demanda l’Atépéhien en regardant le plafond.
Sa voix était sifflante à cause de son nez cassé, mais il parlait posément.
- Y’a de sérieuses chances pour que vous soyez immortel, en fait, répondit très sérieusement Hussert.
Manoha sembla déçu et grogna.
- Je me battrai toute ma vie ! scanda-t-il en tentant de lever un bras en l’air.
Élodianne l’en empêcha sans effort.
- Non non non, on ne bouge pas si on veut survivre… Et pour ce qui est de se battre…
- A tatéké na ty a bahé na o rohamu, Manoha, intervint Ohya en exhibant ses incisives.
Manoha tourna son visage en bouillie vers son compatriote, et le gratifia d’un quasi-sourire dévoilant ses dents, qu’il frappa de sa langue. Puis il regarda à nouveau le plafond. Élodianne n’insista pas.
Ohya était assis contre le mur, du sang imbibant certaines de ses tresses. Il avait probablement un traumatisme crânien, et l’épaule qu’il s’était déjà blessée quelques semaines auparavant était à nouveau déboîtée. Son bras pendait inerte le long de son corps, à côté d’une lampe à huile.
Les cadavres de Maurios et Frocœur avaient été mis dans la chambre.
Au bout du couloir, Elsy, Basilien et Orakaneus levaient des yeux inquiets vers le plafond, d’où tombaient de petits nuages de poussière. Des bruits sourds de lutte et d’effondrement descendaient jusqu’à eux depuis les derniers étages de la tour, et une poutre avait même craqué juste au-dessus de leurs têtes, une minute auparavant. Ils ne pouvaient qu’imaginer ce qui se passait là-haut.
- Combien il en reste ? demanda Basilien.
Basilien se retourna. Entre eux et le groupe d’Élodianne et Hussert, Pasquin se tenait près du corps carbonisé de la terroriste. Il semblait furieux et choqué, et son regard n’arrivait pas à se poser sur un point précis.
- Elsy… commença Basilien d’une voix hésitante.
- Baz… répondit-elle sur le même ton, sans le regarder, les yeux toujours fixés sur le plafond qui tremblait. Moi aussi, je pense que c’est le moment de te faire part de mes sentiments les plus intimes…
Basilien arriva à calmer son cœur juste à temps. Elsy se tourna vers lui en souriant du rictus cannibale qu’il lui connaissait trop bien. Ses cheveux blancs étaient sales de sang, de poussière, de sueur et de cendre, et son visage marqué des mêmes épreuves, et pourtant, ses yeux bleus arrivaient toujours à labourer ses entrailles, même au milieu de l’horreur et à la lumière d’une lampe à huile.
- Pas drôle du tout, répondit-il en remerciant la pénombre de cacher sa rougeur. Écoute, eux ils sont peut-être plus que trois, mais nous, on n’est que six à pouvoir finir le contrat. Et ça en comptant l’autre roux, qui va sûrement pas vouloir se battre, ajouta-t-il en murmurant.
- Après de rapides calculs, je suis en mesure d’affirmer que nous avons donc toujours l’avantage du nombre !
- Non, intervint Orakaneus en murmurant. Le mage Pasquin ne nous laissera pas œuvrer pour la justice divine, là-haut.
Elsy se tourna vers lui. Il la dominait de vingt bons centimètres, de quelques dizaines d’années et d’une vie entière de fanatisme religieux et pourtant, elle avait désormais confiance en lui. Il avait prouvé de quel côté il était.
- Vous pourrez refaire votre tour… proposa-t-elle avec un sourire en coin.
- Quel tour ? demanda Basilien.
- Non, répondit Orakaneus d’un murmure cassant, ignorant Basilien. Les circonstances étaient particulières. Et le mage Pasquin n’est pas le seul orienteur… Si les autres arrivaient, nous aurions le plus grand mal à accomplir la volonté de Prime. Ces hommes sont de peu de foi.
- Vous proposez quoi ? demanda Elsy en regardant derrière elle pour vérifier que Pasquin ne s’était pas approché.
- Vous deux, accompagnés des mages Amdelin et Hussert, vous montez être le bras armé de notre Dieu. Ces blasphémateurs sont visiblement en train de s’entre-tuer. Si vous êtes prudents, vous pourrez réussir à mettre fin à leur œuvre impie. Moi, je redescends avec Pasquin. Pour permettre à nos collègues restés dans le monde-miroir de ne pas chevaucher de Titans avant que leur heure ne soit venue.
Elsy et Orakaneus se regardèrent, les lèvres serrées. Basilien passait d’un visage à l’autre, se refusant à comprendre le sous-entendu qui liait son amie à ce vieux furieux.
- Ça me va, dit Elsy. Allez lui parler.
Orakaneus approuva d’un signe de tête et partit vers Pasquin. Sentant que Basilien s’apprêtait à poser des questions, Elsy ne le regarda pas et se dirigea vers Élodianne.
- Comment va-t-il ? demanda-t-elle en s’accroupissant à côté de Manoha.
- Je ne peux pas dire « bien », répondit Élodianne, mais pas si mal. Mieux que Maurios et Frocœur, en tous cas.
Elsy regarda Élodianne à la lumière de sa bougie.
- Tu plaisantes sur les morts, toi, maintenant ?
- On fait ce qu’on peut, répondit Élodianne en finissant le pansement de Manoha.
Elsy scruta le visage de celle qui avait un jour été presque sa sœur. Ça lui faisait mal de la voir ici, au milieu de tout ça. Elle n’aurait pas dû venir. Les lèvres de la magicienne tremblaient et ses yeux étaient mouillés. Elsy ne sut pas quoi faire, l’image de l’Élodianne de son adolescence se superposait trop au-dessus de cette nuit de cauchemar. Elle se tourna vers Ohya.
- Et toi, ça roule comme d’habitude ?
- Excellent ! répondit Ohya en essayant de sourire. Moi avoir envie de faire lutte hahuyaha et prêt à battre monde entier !
Elsy répondit à son sourire, sans trouver grand-chose à lui répondre, à lui non plus. Son bras était complètement inutile, et elle n’osait pas imaginer sa tête après le coup qu’il s’était pris.
- Moi avoir vu toi me défendre, dit-il en souriant toujours.
- T’étais pas évanoui ? demanda Elsy, surprise.
- Pas encore. Merci.
- De rien. Vraiment de rien.
Elle se releva, fit craquer sa colonne vertébrale, et regarda Orakaneus et Pasquin qui revenaient vers eux. Basilien était adossé au mur, regardant tout le monde d’un air suspicieux, sa cheville blessée légèrement en l’air.
- Pasquin préfère rester avec vous, dit simplement Orakaneus, gratifiant Elsy d’un regard d’une fureur de connivence.
La mercenaire se tourna vers l’orienteur.
- Vous avez peur qu’on fasse d’autres bêtises, hein ?
- Ai-je tort ?
- Lisez l’angélisme sur mon visage, Pasquin ! Élodianne ? appela Elsy.
- Oui ? répondit la magicienne en se relevant.
- Dis à Pasquin qui c’était la bonne fille, quand on était petites !
- Moi, répondit Élodianne sans hésiter.
Elsy ferma les yeux et soupira. Pasquin eut un sourire sans humour.
- Vos petits gags ont fait leur temps, ma chère Valnitier. Je vous accompagne pour empêcher le musée des horreurs de s’agrandir. Après l’homme au plafond, la femme explosée et la femme carbonisée, j’aimerais m’assurer de la sécurité de Teliam Vore et ses complices. Seule la justice de l’État pourra juger de leur sort.
- Faudrait se dépêcher, alors, intervint Basilien.
Au-dessus de lui les coups avaient repris, faisant à nouveau trembler les parois de l’escalier.
- Bien, dit Elsy. On se sépare.
- Quoi ?! intervint Hussert. On divise le groupe ? Je ne suis pas persuadé que ce soit l’idée du siècle !
- Y’a des chances que si, puisqu’elle vient de moi. Orakaneus, vous allez en bas chercher les survivants potentiels du monde-miroir. On a besoin de tout le monde ici. Les autres avec moi, on monte finir le boulot. Sous l’œil avisé de la justice de l’État, ici incarnée par notre ami Pasquin.
Pasquin ne lui accorda ni sourire ni regard.
- Ohya et Manoha, vous restez ici, continua Elsy. Vous êtes en sécurité, je pense.
- Manoha s’est endormi, dit Élodianne.
- Et moi venir, répondit Ohya en se levant, sa massue dans sa main valide. Même avec un bras, moi être capable botter culs.
- Un cul ça se botte avec le pied, connard ! répondit Basilien.
- Toi fermer ta gueule, gros !
Basilien lâcha un glapissement méprisant. Elsy fut contente d’avoir ces deux hommes avec elle. Ils avaient leur place au milieu de la pire des nuits. Ils l’avaient toujours eue. Elle repensa un instant à Aurterre. Non, c’était pire ici. À Aurterre, elle n’avait eu à tuer personne. Elle se concentra sur la récompense qui l’attendait, et sur le visage de Damnis au moment où il lui avait fait part du but caché de l’opération. Elle avait déjà du sang sur les mains, alors autant finir le travail.
- On se met en route, tout le monde ! Hussert, Élo, vous pensez que Manoha est déplaçable ? Histoire de pas le laisser dans le couloir…
- Oui, répondit Hussert, probablement. Mais…
- Mais quoi ?
- Nous devons nous occuper de Maurios, compléta Élodianne, le regard droit.
Elsy mit une seconde à comprendre.
- Les spores, hein ?
- Sur les morts, elles se développent bien plus vite. Il faut s’en occuper.
Hussert caressa la ceinture d’ambre prise sur le cadavre d’Amaranthe. Elle était attachée à sa taille, reflétant les flammes des lampes dans le noir de sa pierre. Un poignard de la même matière y était passé, caché dans les plis de la tunique du thermogène. Le trophée de Basilien. Elsy regarda le magicien avec une pitié sincère.
- Désolée. Tu es le seul à pouvoir t’en occuper.
- Je sais, répondit le thermogène en se dirigeant vers la chambre.
Tous détournèrent les yeux pendant que grésillaient les flammes d’Hussert. Basilien et Orakaneus en profitèrent pour déplacer Manoha. Moins d’une minute plus tard, Hussert était de retour.
- C’est bon.
Elsy approuva d’un signe de tête, et avança vers les escaliers. Là-haut, ça ne tremblait plus, mais quelqu’un poussait des hurlements. Elle se retourna, et échangea un rapide coup d’œil avec Orakaneus, qui s’éclipsa vers les étages inférieurs.
- On y va. C’est bientôt fini.
Ils saisirent des lances et des lampes et la suivirent dans les escaliers. Pasquin trottina pour se mettre à sa hauteur. Ils échangèrent un regard. Elsy se demanda un instant si son ennemi principal était toujours Teliam Vore.

Eldée retomba au sol, plusieurs côtes fêlées et la respiration sifflante. Il ne voyait plus rien, et n’arriva pas à savoir si c’était à cause de la nuit ou parce qu’il avait perdu connaissance. Puis le feu lui lécha la main et il se réveilla parfaitement, les yeux inondés de fumée et de flammes. Il hurla, et rampa en griffant le parquet pour fuir l’incendie.
Teliam Vore se baissa pour ramasser la Vore Hélix. Eldée leva la tête vers lui. Le monstre semblait calme. Il semblait toujours calme. Derrière la visière, ses yeux vides devaient le regarder. Et à travers la visière, des yeux pleins le regardaient également. Des yeux haineux, colérique, frustrés, fous. Noélien n’avait plus besoin de bouger pour que le monstre lui obéisse. Il était assis par terre, riant et pleurant. L’ambre pâteux aggloméré autour de ses phalanges palpitait pour lui, et le liait à la chose qui n’était pas vraiment Teliam Vore. Une chimère, un jouet qu’il avait essayé de voir comme le support de sa folie, de son « plan ». Allez, une dernière étape et bon vent ! Le monde réel n’était pas aussi bien que le monde-miroir. Il allait… Oui, il allait faire ça ! Tuer Eldée, et puis fini les sorts, fini le passé, fini tout, au revoir le monde ! Il allait vivre dans le monde-miroir, pour toujours. Plus de faux amis, de traîtres, de déception, de douleur… Vivre dans un monde-miroir. C’était ça le plan, maintenant. Noélien se roula par terre en riant, frappant contre le sol jusqu’à se faire saigner les jointures des doigts.
Vore sembla regarder son arme un instant, comme pour en contempler les courbes parfaites, sur lesquelles coulaient les reflets des flammes, à peine ternis par les résidus de la fosse qui, à la longue, avaient piqué le métal. Par la fenêtre, le vent de la nuit faisait voler ses cheveux sales autour de sa tête grise. De gros tuyaux de chair pendaient de son crâne sur ses épaules, suintants. Son aile frissonna lentement, faisant vibrer l’essaim de ses plumes et de ses veines contre les quelques lames qui y avaient été greffées. Il regarda à nouveau Eldée, allongé au sol, suffoquant et en sang. Le jeune homme le regardait aussi.
- Noélien… Je t’en supplie… T’étais vraiment mon ami… Tu l’as été tellement de temps… Je t’en supplie…
Coincée dans sa joue alors qu’il parlait, la petite boule était toujours là.
- Je t’en supplie…
La Vore Hélix se dressa au-dessus d’Eldée, qui ferma les yeux, la bouche et les poings, ses ongles enfoncés dans le bois du parquet.
Dans la montée des escaliers secondaires du cinquième étage, Élodianne était passée juste derrière Elsy, une peur sourde tapant dans son crâne. Elle paniquait. En arrivant à l’atelier du sixième étage, elle n’attendit pas les ordres d’Elsy : elle lança sa hallebarde vers Teliam Vore. Par manque de force, l’arme ne fit qu’érafler le bras du monstre, avant de tomber sur le sol.
Lentement, Vore se tourna vers les nouveaux arrivants. Noélien s’était redressé, le visage griffé par ses propres ongles. Il regardait à nouveau par la visière de Teliam Vore. Une Asparence passa sur son pied sans qu’il ne la remarque.
- Élodianne, tu restes en arrière ! rugit Elsy en se retournant une seconde.
La magicienne regarda son amie avec un mélange d’incompréhension et de peur.
- Hussert ! hurla Elsy en fixant Vore. Toi et Élodianne, vous restez ensemble et vous me chargez cette putain de ceinture !
Hussert vint chercher Élodianne, qui ne bougeait pas, et la ramena à l’arrière du groupe. À l’avant, Elsy mit son bras armé en garde, et à ses côtés, Basilien piocha deux couteaux dans ses poches et Ohya fit tourner sa massue.
- Ne les tuez pas ! hurla Pasquin. Ordre du Palais Central, nous les voulons vivants !
- Plus précisément, c’est les terroristes que nous devons prendre vivants ! corrigea Elsy en criant. Il y en a normalement un deuxième quelque part, faites donc attention à vos dos, tous !
Vore s’était complètement tourné vers leur petit groupe. Derrière lui, Eldée se dressa sur ses bras, des larmes de soulagement lavant le sang de son visage.
- Il est dans le monstre ! Il le dirige depuis le monde-miroir ! Il est le monstre ! Noélien, il est dans le monstre ! hurla-t-il à la mercenaire.
Il pointait Vore du doigt. Elsy haussa un sourcil intéressé.
- C’est possible, ça, Élo ?
À l’arrière, Élodianne haussa les épaules.
- Hier je t’aurais dit non, mais aujourd’hui je te dis : oui, bien entendu !
Elsy examina Teliam Vore, qui restait figé, prêt à se défendre. Elle le voyait pour la première fois, grande silhouette mince et pâle qui se détachait sur fond de flammes. Son aile était titanesque et retombait par terre comme un rideau de théâtre, trop lourde pour son épaule. Il puait, d’une façon légèrement différente des Blasphèmes. Ses remugles étaient assez forts pour couvrir l’odeur du feu qui courait sur le torchis du mur. L’odeur évoqua quelque chose à Elsy. Elle ne chercha pas à savoir quoi, et sourit à l’être gris.
- Salut, Teliam. Ou Noélien. T’étais un petit con, à la Faculté, m’a-t-on dit.
Le monstre la regarda, la tête légèrement penchée sur le côté. Il leva l’Hélix devant lui, faisant se refléter le visage d’Elsy dans sa lame tachée.
- Je te tuerai. Et Amdelin aussi, dit-il d’une voix calme. Connasses.
Elsy comprit alors qu’en effet, Teliam Vore, le grand magicien de Loffrieu, n’était plus là depuis longtemps. Ce qu’elle avait en face d’elle était plus dangereux. Et bien moins important.
- Lui on le bute, ordonna-elle à sa troupe.
Hussert serra sa main gauche contre la pierre de sa ceinture, et un brasier horizontal jaillit de sa main droite, dirigé droit sur Vore, qui vacilla devant ces nouvelles flammes. Il lâcha son arme dont la poignée rebondit contre un mur et trébucha en arrière, le visage en feu. Son aile se déploya, heurtant le plafond.
Noélien se baissa par réflexe, mais les flammes magiques furent annihilées dès leur entrée dans son monde-miroir. Saletés de nouveaux arrivants. Saleté de pute de Valnitier. Saleté de salope d’Amdelin. Il allait se payer un au revoir général, tiens ! Ça leur apprendrait, à tous ! Quatre autres Asparences coururent autour de lui, arrivant par la fenêtre ouverte de l’atelier et fuyant vers le couloir. Il les regarda avec colère. Comment ces petites choses insignifiantes osaient-elles le déranger ? Il ne fit pas attention à l’odeur.
Teliam se redressa malgré les flammes, et la troupe qui lui tenait tête fit un pas en arrière. Son aile partit en avant, tel un éventail de lames de chair et de métal. Hussert, Pasquin, Élodianne et Elsy se jetèrent sur les côtés, et l’aile ne toucha que le linteau de la porte, qu’elle brisa.
- Hussert, encore un coup ! hurla Elsy en se relevant, sa lame en avant pour se protéger.
- Faut qu’on recharge ! répondit Élodianne depuis l’autre côté de la pièce. On n’est pas des aquiloniens, ça prend du temps !
L’atelier était tout petit et encombré de divers bureaux, armes, ustensiles en bois ou en métal, et surtout de flammes, qui partout rugissaient. L’espace se réduisait. Elsy et ses hommes ne pouvaient plus être à plus de deux mètres de Vore. Près de la porte, Basilien et Ohya essayaient de trouver un angle d’attaque, se déplaçant autour de Vore sans oser attaquer.
- Il faut sauver Eldée ! cria Pasquin.
- Bah allez-y si vous y tenez tant, répondit Elsy sans quitter Vore des yeux.
Élodianne la regarda avec hargne. Elle lâcha la ceinture qu’elle tenait avec Hussert, et courut vers le jeune terroriste. Elle le prit par les épaules, et commença à le soulever.
- Non, Élo ! cria Elsy en avançant d’un pas.
Teliam se tourna vers Eldée et Élodianne, son aile balayant les restes de machineries sur le parquet. Elsy sauta dans son dos et fit courir sa lame tout le long de la colonne vertébrale du monstre.
- Tu la touches t’es mort !
Vore poussa un léger gémissement de douleur alors que sa peau s’ouvrait comme un tissu déchiré, laissant couler un flot de sang gris et nauséabond. Il se retourna et bondit vers Elsy. Il l’attrapa au cou et la souleva du sol avant de la plaquer contre le mur, qui trembla. La mercenaire le roua de coups de pieds et de poings, qui restèrent sans effet.
L’aile de Vore se déplia d’un coup, faisant trembler les flammes qui vinrent en mordre les plumes les plus basses. Un mur de chairs frémissantes se dressait entre Elsy et Vore et le reste du monde. La mercenaire sentait sa poitrine se comprimer à la recherche d’air. Autour d’elle, des volutes de fumée âcre s’échappaient par la fenêtre brisée. Elsy enfonça ses ongles au vernis cassé dans le bras de Vore, qui ne bougea pas.
- Tu m’auras bien fait chier, grosse pouffe. Mais cette fois c’est la fin, dit calmement le monstre en collant son visage puant à celui de la jeune femme.
- Sa… Salaud…
Vore grimaça un rictus moqueur.
- Venant d’une salope ça ne me –
L’étreinte de Vore se relâcha, et Elsy retomba sur le parquet. Le monstre tourna lentement la tête, la bouche entrouverte. Son aile s’était repliée. Ohya et Basilien étaient derrière lui. Basilien avait ramassé la hallebarde d’Élodianne, qui était maintenant enfoncée dans l’épaule soutenant difficilement l’aile immonde. Ohya, lui, tenait de sa main valide ce qui devait être l’os de cette aile. Le mercenaire tira de toutes ses forces, tandis que Basilien pesait sur le manche de sa hallebarde comme sur un levier. L’os céda en une courbe de sang noir qui aspergea jusqu’au plafond de l’atelier. Ohya tira un dernier coup, avant de lâcher l’aile, qui tomba sur le plancher, inerte.
Vore tomba en arrière, hurlant pour la toute première fois de son existence de marionnette cadavérique.
Dans le monde-miroir, Noélien pleurait en hurlant. Les bouts d’ambre solidifiés entre ses doigts lui envoyaient des décharges de magie pure dans sa propre épaule gauche, qu’il pensait sincèrement être elle aussi arrachée. Il se la tint en hurlant de douleur, tombant en arrière pour accompagner le mouvement de son jouet.
- Baz ! hurla Ohya en lui désignant Elsy, accroupie contre le mur, le visage rouge et les veines gonflées.
Les deux mercenaires coururent relever leur patronne, marchant sur l’aile arrachée, écrasant des plumes de chair morte sous les semelles de leurs bottes. Derrière eux, dans les flammes, Vore se relevait en criant, son épaule vomissant des flots de boue noire, son bras unique tâtonnant dans le feu à la recherche de l’Hélix. Le sort de ses miroirs en avait été levé, et il s’en servit comme d’une canne pour se relever, le visage brûlé, son aile en moins, le corps lardé de coups. Il montra ses dents pourries comme un chien aux abois. Puis il darda l’Hélix droit devant lui, et chargea la troupe.

Orakaneus ne s’était pas attendu à ça. Il était redescendu dans le hall, puis avait réussi à se glisser dans le monde-miroir, passant entre les stalagmites qui avaient antérieurement empêché le mercenaire Orlinde d’en sortir. Il avait ensuite emprunté le tunnel qui leur avait servi d’entrée, et contourné le chariot renversé à leur arrivée. Et il n’avait pas pu aller beaucoup plus loin.
Devant lui, de l’autre côté du gouffre qui séparait Camaïeu du reste de Lazirac, il y avait encore une vingtaine de mètres de désert ocre, et puis plus rien. De la fumée blanche, qui se déplaçait lentement vers le haut, comme soufflée par un géant endormi sous la croûte terrestre. Il n’y avait plus ni horizon, ni même lointain. Plus de ciel, plus de soleil, plus de montagnes, plus rien. Orakaneus comprit : le mage responsable du sort, ce Lincennes, perdait la tête. Il ne devait pas rester ici trop longtemps.
Devant lui, sur ce qui restait du désert, il y avait trois survivants : Rugeat, l’orienteur qui leur avait servi de cartographe, un soldat nommé Jober et, Orakaneus en ressentit une certaine fierté, l’un de ses primats, le frère Karechas. Il n’y avait plus rien d’autre, ni humains, ni cavalins, ni Blasphèmes.
- Allez-y, démons ! hurlait Karechas à la brume. Envoyez-moi vos plus veules créatures ! Envoyez-moi vos champions ! Envoyez-moi des Titans ! Envoyez-moi toutes les hordes de vos enfers ! Prime guidera ma main !
Le jeune primat tenait les lames de ses chaînes, deux faucilles pleines de sang brun. Ses bras étaient couverts de sang, et une partie de sa tunique avait été arrachée. Orakaneus fit glisser ses propres chaînes le long de ses bras.
- Envoyez-moi l’enfer incarné ! Au nom de Prime tout-puissant, je saurai le recevoir ! Je n’ai pas peur de vous, impies !
- Frère Karechas ! l’appela Orakaneus depuis l’entrée du tunnel, pour éviter que son jeune disciple fasse partir un coup malheureux.
Karechas se retourna et, derrière lui, protégés par le cadavre d’un cavalin, Jober et Rugeat firent de même.
- Prêtre ? s’étonna Karechas.
- Hâtez-vous, envoyés de Prime ! tonna le primat. Rejoignez-moi au plus vite ! Le monde-miroir va disparaître !
- Le combat n’est pas fini, prêtre Orakaneus ! rugit Karechas, ses bras tressaillant de nervosité. Les démons sont encore là, dans la brume…
Jober et l’orienteur, eux, se précipitaient déjà vers Orakaneus, qui les laissa passer dans le tunnel sans les regarder. Il fixait la brume qui flottait devant son disciple. Le jeune primat n’était pas devenu fou : des choses y bougeaient. Des choses immenses. Orakaneus s’avança, lames en mains, et rejoignit son disciple.
- Ce ne sont plus des Blasphèmes, prêtre, murmura Karechas en fixant la brume. Ils sont tous tombés dans le vide. C’est autre chose…
Les deux primats étaient en position de combat. Les formes dans la brume palpitaient et grossissaient. Des formes noires, loin au fond du vide blanc. Des tentacules et des dents. Elles hurlaient. Et derrière, un autre bruit, peut-être. La chose rugit. Cela fit trembler le monde-miroir dans son ensemble. La brume avança d’un mètre vers eux, et Orakaneus eut une vision qui le paniqua : le Château Camaïeu, dernier îlot flottant au milieu d’une mer de brume sans fin, cerné par un monstre plus vieux et plus grand que le monde.
- Nous ne devons pas affronter ça, frère Karechas, dit calmement Orakaneus. Nous devons fuir ce monde, le laisser tomber dans l’oubli.
Il se tourna vers le jeune religieux, et vit que Karechas pleurait silencieusement, de nervosité et de peur. C’était un bon primat. Orakaneus posa une main couturée de cicatrices sur le bras de Karechas, et lui fit baisser ses armes. Le jeune primat hocha la tête en tremblant. Ils retournèrent au tunnel menant à Camaïeu, sans quitter la brume des yeux.
Lorsqu’ils eurent disparu dans le noir du tunnel, la chose qui avait été plusieurs Blasphèmes séparés fut enfin avalée par la brume, et hurla tandis qu’une autre entité, plus forte et plus vieille qu’elle, la contemplait d’un regard qui ne comprenait pas bien.
Les primats arrivèrent dans le hall du monde-miroir, où les attendaient Jober et Rugeat. Jober ennuyait Orakaneus, l’empêchant de simplement assassiner l’orienteur sans rien devoir à personne. Il allait devoir se débrouiller autrement, et il ne savait pas encore comment. Il mena les trois hommes dans le monde réel, où il ordonna à Jober et au magicien de courir rejoindre les autres au sommet du château. Les deux hommes saisirent l’avant-dernière lampe à huile du hall et coururent dans les escaliers sans répondre. Orakaneus retint Karechas qui s’apprêtait à les rejoindre.
- Karechas !
- Oui, prêtre ?
- Tu t’es bien battu, là-bas. Je le sens.
Le visage blessé et sale de Karechas se modela en un masque digne. La lumière de la dernière lampe à huile éclairait les deux hommes.
- Notre frère Ossarialque est mort en vrai primat, répondit Karechas. Il s’est lui aussi battu jusqu’à la fin. Mais un Blasphème l’a eu. Les Blasphèmes les ont tous eus. J’ai fait de mon mieux, prêtre, je le jure devant Prime. Ce n’était simplement pas assez.
Orakaneus balaya ces phrases d’un revers de la main.
- Le frère Ossarialque est mort en primat, murmura-t-il dans la pénombre. Toi, tu vas vivre en primat.
Sans prévenir, il planta la pointe de sa lame droite dans l’oreille de Karechas et tira d’un coup sec, lui arrachant une partie du lobe. Le jeune primat bondit de surprise, mais ne cria pas. Il se palpa l’oreille avec douleur, les larmes aux yeux, du sang coulant sur ses doigts sales et ses ongles cassés.
- Merci… murmura-t-il à Orakaneus.
- De rien, templier Karechas.
Les deux hommes saisirent la dernière lampe et se lancèrent dans les escaliers en évitant le cadavre d’Amaranthe. Orakaneus avait l’impression qu’elle était morte depuis des années.
Dans le hall vide, les étoiles éclairaient les dalles brisées par le poids des Blasphèmes, souvenir de créatures désormais éteintes. Tout était silencieux. Ou presque. Sous l’escalier, quelque chose remuait toujours en clapotant.

Ça avait à voir avec les mécanismes qu’on avait intégrés à son corps, mais pas seulement. Ça avait aussi à voir avec le fait que, plus que ses semblables, il était capable de presque comprendre des choses, de presque se rappeler. Et il se rappelait presque de ça, de ce courant qui l’appelait. Il comprenait presque ce qu’il devait faire.
Loulou n’était jamais mort, car Loulou ne pouvait pas mourir. Il était un Blasphème, un organisme parfait. Non, il n’était pas un Blasphème. Il était mieux que ça. Eldée et Laudane s’en étaient chargé. Il ne pouvait pas mourir et ne mourrait jamais. Les Rebuts ne l’avaient pas tué. Les spores ne l’avaient pas tué. Les spores ne l’avaient même pas contaminé. Elles l’avaient amélioré. Il allait plus vite, il pouvait mieux presque comprendre, mieux presque se rappeler. Il était plus fort, et plus solide. Il ne mourrait jamais, et vivrait encore lorsque le monde serait terminé. Sa haute silhouette noire veinée d’orange courait dans le monde-miroir, rejoignant l’appel de celui dont il se souvenait presque.
Derrière lui, le monde-miroir disparaissait dans la brume, et une chose puissante essayait de le faire tomber. Mais Loulou était plus fort que la chose qui appelait, car Loulou ne savait pas écouter. Il ne savait que ressentir. Il ressentait la vibration et la suivait. Il sauta par-dessus la brume, d’îlot de souvenir en îlot de souvenir, des restes de mémoire qui volaient en orbite autour de Camaïeu, ici une école, là un endroit brûlé près d’une forêt. Loulou ne regardait pas. Il se servait de choses flottantes, des cadavres de Rebuts et de cavalins, pour atteindre des îlots plus élevés, il attachait ses tentacules à des bouts de terre flottants pour grimper. Il atteignit Camaïeu à temps, alors que les derniers morceaux du désert s’écroulaient sous lui, sans un bruit. Il grimpa le long du château, accrochant ses tentacules aux fenêtres, cassant la pierre de ses griffes et de ses dents. Il devait monter jusqu’à la vibration, jusqu’à l’appel. Il n’y avait plus d’illusions sur les murs du château, il était seul avec le dernier souvenir du monde-miroir. Et il s’en fichait complètement. Il grimpa, et fut finalement là où il devait être. Une petite chose vivante était devant lui. Ce n’était pas la petite chose vivante dont il se souvenait presque, et qu’il comprenait presque. Alors il la balaya sur le côté et avança vers la vibration. La petite chose vivante hurla et atterrit sur le dos de Loulou, qui continuait à avancer.

Vore s’était arrêté en pleine charge, l’Hélix tenue immobile au-dessus de sa tête. Elsy, Ohya et Basilien, la première ligne, protégeaient Hussert et Élodianne qui, dans le couloir, chargeaient la ceinture en magie. Les trois mercenaires ne détendirent pas leurs postures, prêts à esquiver un nouveau coup. Mais aucun nouveau coup ne vint. Le monstre qui ressemblait à une statue en était finalement devenu une. Seules les flammes qui couraient sur ses jambes et ses cheveux bougeaient.
Puis quelque chose passa par sa visière. Des doigts qui grattaient, des doigts humains qui essayaient de s’agripper au visage de Vore. Un hurlement fut poussé, à l’intérieur de Vore. Les doigts disparurent. Puis la visière commença à s’agiter, tressautant sur le visage immobile du monstre en feu.
- Noélien… murmura Élodianne sans lâcher la ceinture.
- Faut qu’on recule ? demanda Elsy sans se retourner.
- Aucune idée, je ne sais pas ce qui se passe !
- Oui, intervint Eldée, assis dans le couloir et protégé par Pasquin. Reculez.
Il cracha une petite sphère noire, qui roula sur le parquet en tintant. Elle tomba dans le trou utilisé par Vore quelques minutes plus tôt, et se perdit dans les ruines du cinquième étage. Puis Eldée rit, son visage sale et blessé se striant de larmes folles. Au-dessus de lui, l’effondrement du mur permettait de voir la lune.
Les mercenaires obéirent, regagnant le couloir à reculons. Orakaneus et ses hommes arrivèrent à l’étage, et le primat découvrit qu’il n’avait plus à s’en faire pour sa mission divine. La bataille se terminait déjà. Tout le monde se tourna vers ce qui restait de l’atelier.
Et quelque chose d’autre traversa la visière de Vore depuis l’intérieur. Des griffes jaunes. Et longues. Suivies de tentacules noirs parcourus de grosses veines orange. La visière de Vore explosa. Puis le crâne de Vore explosa, si vite que personne ne put comprendre.
En vrillant l’air de courants puants et brûlants, un énorme Blasphème s’extirpa du dernier miroir de Noélien, se contorsionnant pour franchir le passage qui se refermait. Le cadavre de Vore tomba sous son poids, et le Blasphème fit rouler sa masse liquide sur lui. Il occupait la quasi-intégralité de la pièce, coincé entre le sol et le plafond, et les humeurs qui coulaient de son corps suffirent à éteindre presque toutes les flammes. Mais l’obscurité ne fut pas faite. Des ruisseaux orange brillaient et purulaient sur toute la surface de sa vase craquelée, comme des coulées de lave sur le flanc d’un noir volcan.
- JE VOUS EN SUPPLIE ! hurla Noélien.
Le magicien était pris dans un tentacule du monstre. Seuls son visage et une main gantée d’ambre dépassaient encore de la chair blasphématoire, qui tirait sur ses joues en de petits tentacules noirs semblables à des doigts. Le gigantesque monstre s’immobilisa un instant, comme surpris par cet appel. Le visage de Noélien regardait autour de lui, hurlant. Depuis le couloir, les yeux d’Eldée rencontrèrent les siens. Eldée crut voir le visage de son ami d’enfance. Puis Loulou fracassa Noélien contre le mur extérieur de la pièce, et le visage humain explosa en une étoile de sang, coupant court à un dernier hurlement.
- Loulou ! hurla Eldée.
Le Blasphème s’immobilisa à nouveau, et tourna une chose ressemblant à une bouche vers la troupe d’Elsy.
- On se casse ! cria la mercenaire en montrant les escaliers descendant vers l’étage inférieur.
Le Blasphème frappa vers le couloir et son tentacule traversa le mur, faisant s’écrouler le plafond sur les escaliers, et empêchant la retraite d’Elsy. La mercenaire se retourna vers le nouveau monstre, terrorisée.
Eldée s’était relevé et, sautillant sur sa jambe valide, essayait de rejoindre le Blasphème, qui semblait l’attendre, immobile au milieu des flammes et de la fumée. Pasquin attrapa Eldée par le cou et le tira en arrière, le faisant tomber dans le couloir.
- Toi, tu restes là !
Loulou s’énerva. Il frémit, ses veines orange palpitèrent, et il hurla à nouveau, faisant trembler les murs restants.
Qui ne restèrent pas. Les flammes, la lutte, les coups, le poids du Blasphème… Le plancher s’effondra en arrière, vers le vide, emportant plusieurs dizaines de tonnes de pierres et de bois, ainsi que l’un des réservoirs d’eau du toit. Loulou glapit, des bulles éclatèrent à sa surface, et des yeux presque humains percèrent son épiderme boueux. Il projeta un tentacule vers Eldée, qui tendit la main devant lui en hurlant. Pasquin et Rugeat le tiraient en arrière, loin du monstre qui basculait dans le vide et la nuit. Des meubles en feu chutèrent, emportant des bouts du plancher. L’arrière-train du Blasphème bascula dans le vide, entraînant l’avant avec lui. Les griffes de Loulou se plantèrent dans le plancher, grattant, cherchant à rester. Puis il tomba dans le vide en hurlant, son souffle chaud et nauséabond pointé vers le ciel comme une vague de chaleur tournoyante. L’énorme bouche garnie de plusieurs mâchoires se déchira en un rictus de terreur presque humaine. Un tentacule s’attacha à un reste de poutre, maintenant sa masse au-dessus du vide. Le serpent de chair noire se tortillait et se contractait, soulevant le poids qu’il portait.
- C’est plein ! hurla Élodianne.
Hussert poussa Élodianne, puis Elsy, Ohya et Orakaneus, passa en première ligne, une main plaquée contre sa ceinture, et projeta une gerbe de flammes vers le tentacule, qui fut carbonisé.
Loulou rebondit contre le flanc du château Camaïeu, son hurlement de bête ne cessant pas. Sa masse luminescente fut visée par la centaine de soldats qui s’étaient réunis autour des hurlements et de l’incendie à Camaïeu. Ils déchargèrent leurs arcs sur le monstre tout le long de sa chute jusqu’à la faille de Lazirac. On entendit son hurlement longtemps, avant qu’enfin le noir l’avale.
En haut de Camaïeu, Elsy, Basilien, Élodianne, Ohya, Orakaneus, Karechas, Hussert, Pasquin, Jober et Rugeat se tenaient debout, tous sales, blessés et essoufflés. Ils avaient gagné, finalement.
Eldée était assis en leur milieu, ne regardant rien d’autre que le sol, où tombaient ses larmes. Il n’arrivait à penser à rien. Il avait voulu survivre, jusqu’au bout, et maintenant, il voulait mourir.
Elsy fouilla dans ses poches et, d’une main tremblante dont trois ongles étaient fendus, elle trouva son tabac. Elle roula une cigarette malhabile, et parvint à l’allumer. La meilleure de sa vie.

Frocœur était mort. Maurios était mort. Carline était morte. Ambroise était mort. Le frère Ossarialque était mort. Nardin, le troisième orienteur, était mort. Oluve, Claudias et Chrostobal, les soldats, étaient morts. À part Frocœur, ils avaient tous moins de trente ans. Tout le monde arriva à faire semblant de ne pas y penser.
Les dégâts s’étaient avérés colossaux. La moitié du sixième étage avait disparu corps et âme, tombée dans la faille, et le quart de ce qui en restait s’était écroulé sur le cinquième étage, qui lui-même s’était partiellement écroulé sur le quatrième. En passant par un escalier secondaire, Orakaneus et Karechas étaient cependant parvenus à retrouver Manoha, qui était toujours endormi. Une poutre s’était effondrée à quelques centimètres de sa tête, sans le réveiller. Ils parvinrent à l’amener au deuxième étage, où les autres s’étaient réunis en attendant les secours. Derrière les fenêtres du château, une pâle ligne bleue pointait derrière les collines.
Plus tôt dans la nuit, après que tout le monde ait réussi à redescendre à un étage sûr, Elsy et Pasquin s’étaient rendus dans le hall, une torche à la main, et en avaient ouvert la porte, pour hurler aux soldats le résultat de l’opération. Ils avaient également dû leur apprendre l’existence de la dite opération, ainsi que son objectif, qu’Elsy affirma être rempli, ce qui lui valut un coup d’œil glacial de Pasquin. Les soldats s’étaient immédiatement mis à la construction d’un nouveau pont, afin de permettre aux envoyés du Palais de sortir de là. La porte du hall était restée ouverte, et on pouvait les entendre se hurler des ordres et installer du matériel alors que l’aurore arrivait. Ça ne leur prendrait pas longtemps.
Tout le monde s’était réuni dans la salle à manger du deuxième étage. La plupart des chaises étaient encore utilisables, et il y avait de la viande salée et de l’eau dans un coffre. Ils mangeaient en silence. Manoha, incapable d’avaler quoique ce soit dans son état, somnolait, allongé sur une banquette, mâchant du tak qu’Ohya avait gardé « pour coups durs ». Eldée, lui, était attaché dans un coin de la pièce. Ses mains étaient liées dans son dos, on avait mis un bandeau sur ses yeux et un bâillon sur sa bouche, pour limiter la possibilité qu’il puisse jeter un sort. Jober avait ordre de ne pas le quitter des yeux.
Derrière son bandeau, le jeune homme ne pleurait plus, et n’aurait de toute façon jamais jeté de sort. Il pensait à ce qu’il l’attendait, aux centaines de tombes dont il allait être le responsable public. Il pensait à ses parents, qui quelque part à Carnadon croyaient que leur fils allait bien. Il pensait au père de Noélien. Il pensait à tous les autres parents, ceux des gens que les Blasphèmes avaient tués.
Ohya et Hussert somnolaient, la tête posée sur la table. Le mercenaire était sérieusement blessé, et le magicien, son visage blafard, était épuisé par les sorts monumentaux que la ceinture d’Amaranthe lui avait permis de lancer. Autour d’eux, le pain et la viande passaient de main en main, en silence. Elsy regardait Pasquin, qui regardait Orakaneus, qui était regardé par Basilien alors qu’il regardait Rugeat, qui jetait des regards accusateurs à Pasquin, qu’Élodianne regardait entre deux coups d’œil à Elsy. Dans un coin de la pièce, Karechas cautérisait son oreille blessée avec un tisonnier ayant un jour appartenu à des terroristes. Bientôt, il serait propriété du Palais Central, comme tout ce que Camaïeu contenait. Pasquin avait annoncé qu’il resterait sur place pour diriger les recherches dans les documents de Teliam Vore et de ses disciples. Puis il avait dit à Elsy qu’il demanderait au gouvernement de la traîner en justice pour insubordination militaire. La mercenaire lui avait simplement dressé son majeur.
Elle était assise entre Ohya et Élodianne, sa gabardine militaire s’étalant autour d’elle sur le banc, comme endormie. Elle buvait un reste de café qu’ils avaient trouvé près du poêle. Il faisait froid, à six heures du matin, même en plein Lazirac. Du coin de l’œil, elle vit qu’Élodianne la regardait. Elle n’osa pas lui rendre son regard, et finit sa tasse. Elle ne voulait rien ressentir. Pas maintenant. Plus tard, à Mirinèce, quand tout serait fini. Posé sur la table devant elle, l’arme offerte par Damnis. Cela lui rappela que bientôt, elle serait riche. Ça ne donna pas meilleur goût à son café.
Derrière les vitres rouge clair de la salle à manger, le soleil apparut. Tout le monde le regarda sans rien dire, puis recommença à manger.
chapitre écrit par Vincent Mondiot