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Les arbres se lamentaient dans les longues bourrasques, couvrant les vagissements des cavalins inquiets. Elsy n’entendait pas plus clairement qu’elle voyait, des flocons de neige sale pleuvant sur son visage. Elle rabattit davantage sa capuche et se lécha les lèvres. Goût de charbon. La fumée des manufactures salissait la tempête.

Elle se coucha plus sur son cavalin, le pinça à la crête afin qu’il accélère. Aux autres de suivre le rythme. Entre les montures des primats, la cavalèche tanguait comme un navire errant. Leur escorte militaire donna de la trompe.

Bientôt, des ombres apparurent devant eux, les premiers bâtiments et les premières ordures. Une fois qu’ils eurent dépassé les immeubles, ce fut une poterne antique qui balisa leur course, un fantôme de muret dans une tourmente que les rues ne faisaient qu’exciter. Des silhouettes encadraient le monument, coupant toutes les rues qui irradiaient de la place, sauf une avenue qu’elles bordaient en deux rangées. C’étaient des miliciens, le kaki de leurs gabardines effacé par la grisaille humide.

Jober ne regarda pas Elsy avant de faire rebrousser chemin à son cavalin. Les autres soldats saluèrent en silence les miliciens, imitèrent leur collègue. Elsy avança le long de l’avenue, suivie par les primats et le chariot couvert. Elle exhorta sa monture au galop.

Toute couleur avait déserté la cité. Les toits, les arceaux reliant les toits, Galrekah, tout était invisible, il n’y avait que des façades coiffées de gouttières, que la suie maculait pour aussitôt s’effacer, laissant des traînées noires comme les larmes crevassées sous les yeux du faux Vore. Le double cordon de miliciens continuait, courbant la trajectoire d’Elsy pour la détourner des quartiers ouest, l’amener droit vers le Palais. Aucun n’avait dit un mot, et par ce temps, elle ne voulait pas s’arrêter, descendre du cavalin pour demander. Derrière elle, les autres galopaient.

Dans les quartiers commerçants, les flocons étaient moins sales, la chaussée dégagée, des braseros couverts éclairaient les pavés. Elsy, la cavalèche et les primats maintinrent leur rythme. Des chandelles brûlaient derrière certaines fenêtres. La ville était comme abandonnée, et guider un cavalin en course dans les ruelles désertes prenait un goût funèbre. Aucun passant n’était là pour freiner l’accélération qu’encourageait la pente descendante.

Les boulevards cossus regorgeaient d’escaliers, de passerelles et autres reliefs compliqués pour des cavaliers, mais les miliciens restreignaient le chemin à un itinéraire presque plat. Dans ces quartiers, des bâches avaient été dressées entre les toits, arrimées aux arcs de bonne fortune. Elles s’alourdissaient de neige grise, et de grands fils d’eau coulaient un peu partout, mais pour l’heure, la tempête s’arrêtait aux abords des riches demeures. Quelques portes étaient ouvertes, des notables restaient plantés sur le seuil, au-delà du cordon de miliciens. Ils regardèrent passer cavalins, chariot couvert.

Retour à la tourmente. Des grondements dans la neige pluvieuse, comme d’énormes bêtes, mais ce n’étaient que les pompes pour limiter l’inondation du plan d’eau, au fond de la cuvette de Mirinèce, là où se plantait la large tour du Palais. Comme une barrique pourrie dans une mare glaiseuse. Le cavalin d’Elsy pataugea un peu, le plus haut ponton était légèrement submergé. Des miliciens vinrent aider les montures et la cavalèche à atteindre les grandes portes. Des roues à aubes dans des gangues de pierre grinçaient, peinant à drainer l’eau en direction des canalisations.

Elsy retint ses jurons en descendant de la bête. Elle dépassa le seuil, et à l’abri de la pluie, elle put enfin sortir une cigarette. Un fonctionnaire dans une tenue stricte vint l’accueillir au milieu des soldats.
- Mirinèce vous salue, sourit-il. À sa manière.

C’était maître Serpolet. Elsy ne l’aurait jamais cru capable de plaisanter. Il était bon de retrouver son contact avec le Palais, quelqu’un qui était chargé officiellement de s’enquérir de ses résultats et de ses intentions, plutôt que s’y croire obligé, comme Élodianne sans doute, par quelque chose qui n’était plus tout à fait de l’amitié. Elle retira sa capuche et se força à sourire.
- Après une telle mission, je m’attendais à recevoir ce que la ville peut nous donner de mieux.
- Même tous nos magiciens ne pourraient transformer le climat de cette belle cité. C’est ainsi, Mirinèce est faite pluie.

Orakaneus et Karechas entrèrent dans le Palais, tout aussi trempés qu’elle. Et derrière eux, Basilien, Élodianne, Hussert, descendus de la cavalèche.
- Mais nous avons mieux à vous offrir que des hectolitres d’eau, poursuivait Serpolet. Avancez, avancez. Les cérémonies, les comptes-rendus, la bureaucratie, rien n’est encore prêt. Vous êtes arrivés plus vite que nous le prévoyions.
- Pourquoi donc nous diriger si vite vers le Palais ? demanda Elsy.
- L’autorité suprême souhaite, dès maintenant, un entretien direct.
- J’en suis ravie, et tout à fait d’accord, mais nous avons des blessés. Dans notre cavalèche.

Sans un mot, Serpolet désigna des hommes vêtus d’un kaki plus doux que celui de la milice, qui arrivaient dans le couloir avec des civières.
- Et vous dites que rien n’est prêt ? fit Elsy en rangeant la cigarette qu’elle n’aurait pas le temps de savourer.

 

 

Les affiches avaient changé. Plus d’avis de recherche pour Amaranthe ou Eldée. Plus de Teliam Vore avec une aile grotesque. Il restait des Blasphèmes. Il y avait des placards de recrutement des hydrauliciens, de la construction, de la voirie : beaucoup de branches des services publics voulaient se renflouer, en abaissant les plafonds de qualifications.

Cette fois, Elsy ne vit pas d’escaliers de service, de détours en trompe-l’œil. On conduisit son équipe à travers les couloirs les plus vastes, presque en ligne droite à partir de l’entrée principale, jusqu’au grand hall. Le dallage de marbre bleu n’était restauré qu’en partie, pour laisser s’enfoncer en plusieurs endroits les piliers d’échafaudage. Derrière ses nouvelles grilles, la banque était ponctuée de surfaces de terreau soigneusement ratissé, les endroits où il n’y avait plus de plants de passevelle, là où les Blasphèmes avaient jadis frappé. Dans le hall étaient réunis d’innombrables fonctionnaires du Palais Central. Ils cessèrent de travailler à l’entrée de la troupe.

La plupart des quidams étaient vêtus de tenues brunes et grises comme celles de Serpolet. Elsy les regarda, et ils la regardèrent. Pas de traces du gratin ou du menu fretin. C’était la classe moyenne, moyenne de chez moyenne, les rouages anonymes ni fatigués ni spécialement oisifs.

Elle reprit sa progression, guidée par l’allée de miliciens, le reste du groupe sur ses talons. Derrière eux, le travail reprit. Une fois qu’ils eurent contourné la banque, la progression se fit moins rectiligne, comme brisée par cette courbe initiale. Ils descendirent un escalier et en montèrent deux, de cela Elsy fut certaine, puisqu’à chaque fois, elle se retourna, inquiète, vers les civières d’Ohya et de Manoha. Sous le poids des deux masses musculeuses, les porteurs vacillaient, et sans doute se demandaient pourquoi, de toute l’expédition, seuls les deux mastodontes s’en étaient retournés avec des blessures graves.
- Putain ! reprit Basilien, qui n’avait d’yeux, derrière les rangées de gabardines, que pour les luxueuses boiseries. On pourrait pas avoir des murs comme ça ?
- Dans nos nouveaux bureaux, Baz. Enfin, si tu surveilles ta langue.

Aux miliciens succédaient les soldats de l’armée régulière.

Les murs marquetés se faisaient figuratifs, des fresques de silhouettes découpées dans des bois différents. Elsy s’intéressa à ces scènes du passé : c’était l’histoire du pays, qui se confondait avec celle du monde. Les émissaires de pays lointains apparaissaient parmi les pagodes klapiennes, et s’inclinaient devant les monarques du continent des Arches. D’autres silhouettes étrangères, vêtues de longs filaments ou de manteaux au col haut, s’entretenaient avec les navaliens. Les ambassadeurs de toutes ces contrées apparaissaient aussi auprès des princes marchands. Toujours, Prime revenait, sous une forme ou une autre, l’homme-cavalin de l’oligarchie klapienne, le monstre marin guidant les nefs navaliennes, et avec lui venaient ses prêtres, vêtus de casques reptiliens ou brandissant de longs os de baleines. L’époque de Prime Roi, avant même la naissance de l’empire marchand, le voyait enfin s’incarner sous des contours humanoïdes, un dieu fait chair pour mener les mortels. Puis les Rebuts arrivaient, une punition divine pour avoir osé forer l’Arche de Loffrieu.

Après un dernier chambranle incrusté de lourdes chaînes, les cordons militaires se muèrent en une haie d’honneur, faite de soldats d’élite aux tenues d’un rouge vif, levant haut leurs hallebardes.

Elsy désigna la porte au-delà des militaires. Dans un cadre de passevelle reposait un panneau en ébène niellé d’un motif d’or : un heptagone complexe.
- De deux choses l’une, ou le programme prévoit qu’on se fasse découper, ou nous sommes supposés atteindre cette porte en vie.
- Et après ? demanda Basilien.
- À dieu va !

 

 

Des Arches d’or dominaient un plancher verni et miroitant au point de refléter cette brillante clef de voûte, ce nœud de nervures spiralées coiffant et enserrant une salle en étoile, dont les branches s’étiraient en nefs courbes aux brasiers recouverts de vitraux éclatants. C’était une gigantesque union de basiliques, un point de torsion architectural dont l’œil ne pouvait saisir tous les détails, les statues colorées avec soin se mêlant à des bas-reliefs qui émergeaient de fresques peintes. Il n’y avait pas un centimètre carré de l’architecture qui n’était décoré, ciselé, pigmenté selon maintes nuances ; c’était la vie figée en torsades marquetées. Et cet espace était envahi par des pousses sauvages, la plante sacrée, le passevelle, dont les branches se répandaient en foisonnantes circonvolutions, sauf au milieu de la pièce, où elles se regroupaient, formant des nageoires, des ailes et une sorte de traîne, tous ces appendices pointant sur une forme plus qu’humaine.

Prime se tenait là, rattaché aux ramures vitrifiées, et il semblait en être une extension, une armure enserrée par le bois veiné d’or. Des losanges de tissu noir et soyeux, comme des pétales ou des feuilles, se répandaient de sa ceinture en guise de tabard, de ses spallières comme une cape. L’armure immobile, couleur cuivre, gravée d’arabesques profondes, se trouvait coiffée par un casque élargi et allongé, comme si la tête dessous présentait une forme singulière. Était-ce bien un heaume ? Prolongé d’andouillers en passevelle, dépourvu d’ouverture pour la vue, il paraissait noueux, comme le cœur d’une noix, mais c’est qu’il se creusait entièrement d’un labyrinthe de failles, un dédale lézardant jusqu’à l’arrière du crâne, où courait un liquide comme de l’or en fusion. Les trajectoires adoptées par ce magma précieux défiaient la gravité, semblant suivre les courbes d’un alambic invisible : par endroits, le fluide se détachait franchement du métal cuivré pour décrire des arcs dans l’air avant de revenir à l’une des crevasses.

Elsy, Élodianne, Basilien et Hussert se regroupèrent, sans quitter la nef où ils avaient débouché, juste face au dieu. Le prêtre Orakaneus et le templier Karechas, eux, vinrent à Prime d’un pas régulier, et s’inclinèrent à deux mètres de lui. L’un des bras cuirassés quitta son côté pour se lever progressivement, et la main droite s’ouvrit vers les deux primats. Elsy nota qu’en comprenant le pouce, le gantelet avait sept doigts.

La voix de Prime retentit, désincarnée. Impossible de lui donner un âge, un sexe, un ton. Elle était de quelques octaves trop haute pour une voix humaine, et résonnait sans effort dans la pièce en étoile.
- Bienvenue, primats. Bienvenue chez moi.

Le bras retomba avec lenteur. Les primats s’écartèrent, reculèrent, jusqu’à revenir à la hauteur d’Elsy.
- Qu’on amène les blessés, reprit Prime.

La tête divine était la principale source de lumière de la pièce, aussi la porte d’où arrivaient les visiteurs restait plongée dans l’ombre. Ce ne fut qu’à la venue des huit porteurs, amenant sur leurs civières Ohya et Manoha, qu’Elsy se rappela de leur existence. Suivant le protocole indiqué par Orakaneus, tous se placèrent sur une même ligne, entre les pieds des deux Arches qui encadraient la nef à la porte d’ébène : les primats aux extrémités, puis les deux Atépéhiens mal en point avec les employés chargés de les supporter, et, au centre, Elsy et Élodianne, encadrées par Basilien et Hussert. La jeune mercenaire eut l’idée désagréable que la chose sous le masque disposait d’assez d’yeux, ou de choses qui en tenaient lieu, pour fixer tous leurs visages. Elle se raisonna, imagina un magicien qui aurait trouvé le secret de l’éternité, et qui s’appellerait Prime. Ou cela pouvait être une sorte de pantin. Si on pouvait créer un Teliam Vore, on pouvait créer un Prime.
- Je ne suis pas un jouet, dit l’être en armure. Doutez si vous voulez, mais n’entrez pas en ma demeure avec des idées d’une pareille stupidité.

Des frissons dans le rang. Elsy se maîtrisa. C’était une simple feinte. Tout le monde aurait pu deviner qu’un visiteur envisagerait une telle chose, et avec plusieurs interlocuteurs, un tel subterfuge fonctionnait à coup sûr.

Elle croisa alors le regard de Damnis. Il était en retrait, au pied de l’une des Arches factices. Son armure intégrale, au diapason, par sa teinte cuivrée, des atours de Prime, portait des damasquinages d’or, sans doute le métal ordinaire, cette fois : ni lumière, ni mouvement dans ces reliefs-là. L’une de ses mains tenait un heaume de forme humaine. Il semblait petit et terne.
- Blessés, vous pouvez vous lever, dit le dieu en fermant l’un de ses poings.

Manoha quitta le premier sa civière. Il était en piteux état, mais aucun d’eux ne présentait franchement bien. Des mercenaires et des guerriers crottés. Les porteurs de Manoha voulurent l’aider à se tenir debout, il les repoussa. Vacilla. S’affermit, releva le menton.

Ohya, bien qu’en meilleur état, prit plus de temps, et accepta d’être soutenu par l’un des porteurs. Il était de profil, et légèrement en retrait, aussi Elsy ne put voir son expression exacte.
- N’ayez pas honte de votre aspect. C’est la marque de votre empressement à servir ma cause, à protéger vos semblables et à vous présenter devant moi.

Elle s’attendit à ce que l’un de ses compagnons maugrée, même en chuchotement, aux paroles de l’entité. Mais elle n’entendit même pas leur respiration. Juste le souffle de Basilien, à sa gauche, et d’Élodianne, à sa droite. Elle crut percevoir une infime odeur de bruyère. Le parfum d’Élodianne ?
- Soyez loués pour votre action. Moult braves parmi vous n’ont pas le cœur à la religion. C’est le lot du commun des mortels, et aussi des humbles, des clairvoyants qui comprennent que leurs qualités ne suffiraient pas à faire d’eux des primats. J’ajoute les érudits qui savent fort que l’homme n’est pas fait pour se consacrer entièrement à ma lumière. Mirinar est là pour tourner autour de moi, non pour se tourner vers moi.

Autour du heaume, les courbes du liquide doré et lumineux se multiplièrent, comme s’il s’affranchissait de la tête de Prime. Les flots, un temps, remontèrent autour des andouillers.
- Dès à présent, vous devez me raconter tout ce que vous savez. Souvenirs et pensées sont fort désordonnés, mais la parole offre la limpidité nécessaire pour que tous y voient clair. Elsy Valnitier, c’est à vous de narrer. Parlez franchement, fournissez tout ce qui concerne Teliam Vore, ses complices et les Blasphèmes.

Elsy n’avait que rarement eu le trac dans sa vie, et elle savait que lorsque, à la poitrine, quelque chose commençait à étouffer, c’était qu’il fallait se lancer. Elle déballa tout, très précisément, commençant par la première mention de Teliam dont elle se souvenait dans son enfance. Dans les quartiers ouest, comme partout à Mirinèce, cela se faisait de jouer aux héros de la guerre. Elle avait été plus souvent Damnis, à vrai dire ; ce mensonge lui arracha un sourire de la part du vrai Damnis, qui restait tout près de sa colonne courbée. Il y avait eu les jouets, moins sophistiqués à l’époque, les poupées Hermaque, les statuettes Salven. Objets souvent volés dans des quartiers plus riches, elle le dit sans hésiter. Elle se demanda à haute voix s’il y aurait un jour des jouets de Blasphèmes, car elle n’avait jamais trouvé de Rebuts en peluche. Elle expliqua le modèle que Teliam avait été pour elle, et sa conviction certaine, dès les débuts de l’affaire, que la créature affublée d’une énorme aile faisait dans l’imposture. Le héros ne pouvait être en rapport avec un imitateur d’une aussi sale allure, et d’une telle vilénie. Elle exposa rapidement le quotidien de l’Agence Elsy, comment ils en étaient venus à remplir des missions pour l’État, avant de se trouver menacés par les sbires de Teliam. Au passage, à chaque entorse qu’elle faisait à la réalité, à chaque conflit qu’elle passait sous silence, et parfois même lorsqu’elle se contentait de dire la vérité, elle percevait les regards de Basilien et d’Élodianne à ses côtés. Lorsqu’elle eut terminé, le récit se trouva complété par ses compagnons à Camaïeu, chacun fournissant son point de vue sur la mission. Peu parlèrent des objections d’Élodianne à la destruction méthodique du contenu du château, le poignard d’ambre arraché à Melville fut oublié, mais le conflit entre Elsy et Pasquin fit l’objet de plusieurs commentaires. Il y eut des interrogations au sujet d’Eldée.
- Fort bien, conclut Prime. J’ai vu clair en chacun de vous.

Elsy espéra que ce n’était pas vrai. C’était sa première rencontre avec le dieu, hors des cérémonies, surchargées en monde, des Rituels de Lumière, et elle découvrait qu’elle le détestait. Et elle le haïrait d’autant plus s’il était capable de lire cela en elle.
- Eldée Alçion sera jugé selon mes lois et celles des hommes. Les familles de tous les criminels seront convoquées à Mirinèce, où elles seront interrogées avant le procès. Tous les proches de ce groupe terroriste seront appelés à la barre, comme témoins ou en tant qu’accusés.

Il marqua une pause. Le liquide éblouissant cessa de graviter autour de sa tête, pour s’enfoncer profondément dans les sillons labyrinthiques… sans cesser de bouger. À présent, c’était le métal cuivré qui était en saillie.
- Certains d’entre vous ont également violé l’Écrit Primal et bravé la justice civile.

Prime écarta les bras et ouvrit ses mains à sept doigts, rejetant la tête en arrière, comme s’il invoquait toute la magie du monde.
- En vérité, soyez apaisés. Par votre bravoure, vous vous êtes rachetés. Vous méritez la gloire, et vous l’obtiendrez. Le peuple saura votre victoire sur l’usurpateur, sur le mage dépravé qui vola le nom de Vore, et sur ses subordonnés.
- Car c’est cela qu’ils apprendront, compléta Damnis, prenant la parole pour la première fois, et quittant le pied de l’Arche en or fin. Les détails ne les concernent pas. Par sagesse, vous veillerez à toujours garder à l’esprit cette version des faits. Cet imposteur est mort, et avec lui ses laquais, et avec eux leurs monstres. Ils sont tombés sous vos fers, non sans avoir terrorisé la contrée. Au cours de leur parcours destructeur, ils ont poussé l’arrogance jusqu’à assassiner Teliam Vore, et ils se sont installés dans son château. Avant une intervention militaire d’envergure, l’État a donné sa chance à un groupe de héros, une agence accompagnée de courageux primats et de grands magiciens, qui se sont spontanément proposé d’agir au plus vite.
- Nous ne pouvions plus rester sans réagir, acquiesça Elsy.
- Voilà. Vous vous êtes rendus au château Camaïeu dans le plus grand secret, en pistant un Blasphème qui a emprunté un passage secret vers le cœur des lieux. La bataille a coûté la vie à plusieurs des vôtres. Nous enterrerons des cercueils vides à Mirinèce : de grandes funérailles pour le véritable Vore, et pour les héros de votre équipe ayant donné leur vie dans l’effort de justice.

De nombreux détails suivirent quant aux mesures prises, aux reconstructions de bâtiments détruits, au tabou religieux et légal sur le périmètre de la faille de Lazirac. On craignait qu’il subsiste encore quelques monstres là-bas, et une longue enquête devait y être menée. Outre les orienteurs déjà en place, une équipe diversifiée, de mages, de militaires et de fonctionnaires, était dépêchée sur les lieux. Parmi les magiciens, Féoline, la maîtresse d’ordre des miroitistes.

Elsy commença à décrocher des discours de Damnis. Ses tirades lui semblaient de plus en plus longues, de plus en plus vides. Elle fixa plutôt les détails de la salle, les vitraux présentant des saints de l’ancien temps, des prophètes de Prime tenant des os de baleine, des bas-reliefs montrant l’agrandissement du Palais sacré, qui, sous sa forme la plus primitive, aurait, disait-on, ressemblé à une pagode d’un seul bloc. L’édifice se confondait alors avec les courbes de pierre démesurées : l’enseignement scolaire indiquait que le bâtiment faisait partie des Arches, et que ses fondations étaient construites dans le même matériau.

À un moment, elle nota des primats, des ministres, de hauts fonctionnaires dans les diverses nefs. Quand étaient-ils arrivés ? La voix de Prime engloutissait toute réalité.

Elle se mordit les lèvres, de plus en plus fort, pour se concentrer.

Damnis cessa de parler. À présent, ils étaient côte à côte, la déité et le proconsul, les deux dirigeants du gouvernement. Prime ne faisait en réalité qu’une tête de plus que Damnis, mais il était massif, pesant, et semblait capable de le pulvériser d’un simple geste du bras. Elsy se demanda pourquoi il ne le faisait pas. Quelles pensées animaient cette compacte carcasse d’or et de cuivre caparaçonnée.
- En sus de la gloire, dit Prime, je tiens à vous récompenser plus concrètement. Templier Karechas, recevez ma gratitude éternelle. Orakaneus vous a déjà fourni la mesure de votre mérite. Prêtre Orakaneus, votre archevêque a reçu pour instruction de vous séparer plus encore des sensations terrestres. Magicien Manoha, vous resterez à Mirinèce…

Elsy crut sentir certains se crisper légèrement.
- … dans le Palais Central. Et vous participerez aux prochaines campagnes militaires, en première ligne. Car c’est là ce que vous désirez.

Tout le monde se détendit.
- Atépéha ! s’exclama Manoha.
- Magicien Hussert, l’éducation de votre fille sera totalement financée par l’État, et vous pourrez poursuivre les recherches sur la Gusteflambe : l’interdit concernant cette substance demeurera levé jusqu’à la fin des temps. Magicienne Amdelin, votre ordre s’enrichira de nouveaux apprentis, et s’orientera dans d’autres directions que les soins aux mages atteints de malheureux stigmates.

Les jambes d’Elsy commençaient à l’élancer. Elle se demandait quand tout cela allait se terminer.
- Mercenaire Ohya, vous recevrez plusieurs fois votre poids en bois sacré. Mercenaire Orlinde, votre mère obtiendra une pension confortable jusqu’à la fin de ses jours, le passevelle ne sera plus jamais un souci pour elle. Elsy Valnitier…

Le rythme de l’or liquide ralentit, dans le heaume de Prime.
- Elsy Valnitier. Meneuse de la mission au château Camaïeu. Aide précieuse pour l’État, bras armé du proconsul. Née dans les bas-fonds, et mille fois élevée au-delà de la fange par sa propre vaillance. Je connais tout de vous. Mais vous méritez de décider vous-même. Dites-moi ce que vous désirez.

Elsy réfléchit. Tous les regards étaient fixés sur elle. Elle avait le vertige, non en raison de la grandeur du moment, mais de sa fatigue. Elle était fatiguée de ce dieu, de cette assistance, de la fin de cette mission. Le fluide accéléra, comme pour faire écho à quelque sentiment de Prime. Elle aurait voulu qu’il retire son heaume, si c’était bien un heaume. Elle espérait qu’il ne s’agissait pas de son véritable visage.

Elle se morigéna, se creusa la cervelle. C’était une occasion unique, pour elle. Elle devait frapper juste. Qu’est-ce qui pourrait l’amener au plus haut ?

Elle sourit. Un sourire que Basilien n’aimait pas, et dont elle savait qu’il ne l’aimait pas. Un simple sourire heureux, mais c’était le sourire qu’elle avait en abattant une main gagnante.
- Je souhaite un entretien avec Damnis de Mirinèce. Un entretien privé.

 

 

Damnis n’avait que peu de temps, aussi emmena-t-il Elsy en un lieu relativement proche. Au nord de la chapelle étoilée, après dix minutes de marche hâtée par divers corridors, ils arrivèrent au grand astrolabe. Des planètes et des étoiles courant sur leurs axes, leurs mouvements commandés par tringles, câbles et poulies, tout cet entrelacs se modifiant à une vitesse infime, sans la moindre anicroche.

En arrivant par la passerelle sud, le proconsul régla quelques leviers d’un panneau de commande, et le spectacle devint plus impressionnant, les astres accélérant. La lune de Mirinar décrivait une orbite de deux minutes autour de la planète, et Elsy recula légèrement, croyant voir se précipiter sur elle la comète de Lonis. Le chemin du bolide, simple brasero sur rail, se poursuivit bien au-dessus de la passerelle, et se termina près d’une paroi de feutre noir, attendant quelques instants – l’achèvement de la trajectoire au-delà de l’espace simulé par la salle – avant de repartir.
- Navré pour le vacarme ! dit Damnis. J’aime quand les choses bougent !
- Magnifique ! Mais comment voulez-vous discuter ?
- Venez à mon oreille, car tout ça est secret !

Lorsque les choses en venaient à ses décisions, Damnis compliquait volontiers le travail de la police secrète. Il n’osait espérer que l’échange à venir resterait ignoré de tous, mais le bruit des rouages et autres mécanismes améliorait les chances.

Elsy s’approcha assez pour qu’il puisse la sentir. Sueur féminine. Pas de parfum, mais quelques effluves de boue.
- Vous vous exposez, souffla-t-il.
- Point du tout, proconsul. Je dois déjà être en ligne de mire de tous les requins du Palais, de toutes les araignées. Si j’avais peur des conséquences et des ouï-dire, j’aurais refusé la mission à Aurterre, et vous n’auriez jamais entendu parler de l’Agence Elsy.
- Aurait-ce été un mal ? dit Damnis en songeant à l’ambition qui devait couver derrière les prunelles bleues. Mais je vous félicite.
- Ca n’a pas été facile.
- Quel art de l’euphémisme. Vous n’êtes pas allée au bout de la mission, et il sera compliqué de supprimer les restes de leurs foutues recherches, ou de s’occuper d’Eldée… Peut-être qu’Eldée vivra.
- On m’a mis des bâtons dans les roues. Pasquin surtout.
- Vous avez fait de votre mieux, et j’apprécie. Pasquin avait d’autres ordres, provenant d’autres personnes.
- Prime ?
- Ne vous occupez pas de Prime. Les dieux qui pensent aux hommes, cela n’existe pas.

Elsy dut se hausser sur ses pieds pour lui chuchoter :
- Ai-je bien mérité ma lame de Loffrieu ?
- Et davantage encore, murmura Damnis en se tournant vers elle. Je peux vous obtenir un poste au Palais. Plus de ‘velle que vous n’en verrez jamais. Je ne dirai pas que vous êtes exempte de corruption, mais je vous aime bien. Je vous fais confiance.

Elsy s’appuya sur la rambarde de la passerelle pour se maintenir à la hauteur du visage de Damnis :
- Vous êtes sûr de vouloir ?
- Il faut bien s’ouvrir à quelques personnes dans sa vie. Je suis mal entouré… En tout cas, mon entourage ne me convient pas. Je connais des personnes qui ne sont loyales qu’à l’État et à ses dirigeants, et j’entrevois le jour où pour elles, seul l’État comptera. Le bien du pays, cette idée abstraite, qui vaut qu’on tue pour elle. Qu’on tue même un proconsul.
- Le vieil homme craint pour sa vie.
- Oui. Elle n’a pas été assez longue à mon goût. Et je ne sais pas si je suis un bon proconsul. Mais d’autres feraient pire.

Il laissa cette dernière phrase faire son chemin dans l’esprit de la mercenaire. Il s’écarta légèrement d’elle, dans un grincement d’armure. Il voulait qu’elle réfléchisse à une armée toute faite de Blasphèmes, à des cadavres dotés d’ailes bourdonnantes en guise d’officiers. Les plantations des pays envahis digérées plutôt que d’être brûlées, les soldats ennemis ne faisant qu’accroître les amoncellements idiots et fangeux. Des Blasphèmes de la taille de village, des Blasphèmes de la taille de montagnes. Puis on découvrirait qu’il serait plus sûr de vivre à l’intérieur de ces organismes plutôt qu’à l’extérieur. Se développerait, dans les entrailles de Blasphèmes devenus des fourmilières vivantes, une civilisation de citoyens blafards, aux membres améliorés par des prothèses mécaniques, employant au quotidien des bêtes artificielles, de grands estomacs gris et vitreux comme moyens de transport le long de rails-viscères, et comme habitations, des immeubles bruns et anguleux, dont la tuyauterie n’aurait rien de métallique. Le monde du deuxième Teliam Vore, à son image, monochrome, mort, nauséabond.
- Qui ça ?

Ou peut-être que cette mercenaire pensait à tout autre chose.
- Ça n’a pas d’importance, soupira-t-il.

Elsy se rapprocha à nouveau de Damnis :
- Donc, vous voulez… ?
- Vous prendre à mon service, oui. Pour ma sécurité. En parallèle de ça, vous pourriez suivre des études de magie, ou ce qui vous plaira.

Cette fois, la fin de la réplique la fit réagir. Il vit ses yeux briller, un sourire s’esquisser. Il crut bon d’ajouter :
- Salven a son Rekvan. Pour l’avenir, Damnis pourrait avoir besoin d’une Elsy.

La jeune femme se reprit :
- Non. Je suis navrée, c’est très tentant, mais non.
- Pourquoi faire une croix sur l’occasion de votre vie ? sourit Damnis.
- Hé bien, pour commencer, je n’aime pas Rekvan. Je détesterais faire le même métier que lui. Mais plus sérieusement, j’aime être ma propre maîtresse. Accepter des missions, d’accord, mais me trouver placée en permanence sous vous… Et puis, ce n’est pas un peu tôt pour m’engager comme ça ?
- Vous manquez de repos. Combien avez-vous fait d’escales jusqu’à la capitale ?
- Mon dernier bain date de Chardeuil. C’est loin.
- Si vous ne souhaitez aucune place au Palais, que désirez-vous donc, jeune et svelte mercenaire ? Quelle sera votre récompense ? Vais-je donc vous offrir un voyage à Atépéha ? Ou au-delà, de par le monde, pour voir tous les titans ? Ou, plus terre à terre, souhaitez-vous recevoir, comme Ohya, des kilos de passevelle ?
- Je me passerai de grande récompense, dit Elsy à voix basse. Je gage, de toute façon, que je vais recevoir d’autres preuves de gratitude. Ce que j’aimerais maintenant, ce sont des réponses.
- Vous en avez.
- Plus, plus. L’Agence Elsy sera-t-elle un instrument de propagande ?
- Très certainement, fit Damnis avec un mince sourire. Prime a parlé : vous êtes les héros.
- Qui était Teliam Vore ?
- Un grand homme. Et mon meilleur ami, de même que Salven, s’il est possible d’avoir deux meilleurs amis. Maintenant, l’un est mort, et l’autre, je ne sais pas.

Damnis pencha la tête pour regarder son casque d’or et de cuivre.
- Et Teliam est la raison pour laquelle Camaïeu n’a pas été attaqué plus tôt. La raison de centaines de morts en plus, peut-être. Je ne voulais pas remuer tout ça, et j’étais sûr que le cas de Teliam était réglé, qu’on ne trouverait rien dans cette fichue bâtisse. Teliam Vore est devenu fou, à la fin de sa vie, et Salven et moi-même l’avons… Nous avons employé l’Olguéron. Un processus qui ne peut être appliqué qu’à l’esprit d’un mage. C’est une sorte de prison, mais une prison mentale, ça fait mentir l’esprit, ainsi il ne comprend même pas qu’il est possible de transgresser la prison, de sortir.

Il avait la bouche sèche. Il attendit quelques instants avant de reprendre, ce qu’Elsy mit à profit pour attaquer :
- D’où viennent Eldée et ses copains ? Le Palais le savait avant qu’on aille les chercher.

Damnis leva la main qui ne tenait pas le casque, ferma les yeux. Ses yeux étaient aussi secs que sa bouche. Il dit enfin :
- Chaque chose en son temps. Vous voulez des réponses, non ? Alors, l’Olguéron. Un lavage de cerveau, en gros. Teliam nous a aidés à l’enfermer, à lui faire croire qu’il était jeune, à l’empêcher de comprendre qu’il était possible de sortir du château. Il est mort heureux, ou à peu près.
- L’Olguéron marche comment ?
- Seulement sur un mage. Et il faut le connaître intimement.
- Vous n’avez pas répondu à ma question.
- Cherchez dans les bibliothèques du Palais, Valnitier, du moins celles auxquelles votre rang vous donne accès.

Il commençait à moins apprécier la mercenaire. Il poursuivit, d’une voix qui dominait le grondement des planètes :
- Eldée, Noélien, les jumelles étaient de sales gamins, qui ne comprenaient pas comment tourne le monde. Des surdoués, c’est certain, et de vrais cumulards, d’après vos comptes rendus. Des génies pour qui quelque chose est allé de traviole, et vogue la galère, vers la catastrophe. Il n’y a pas de mystère. Juste des petits cons contre lesquels je ne devrais pas me sentir en colère.
- Melville ?
- La preuve qu’un mage diplômé, un professeur agrégé n’est pas forcément un bon élément dans la machinerie.
- Les Blasphèmes ?
- Une cuve a été retrouvée dans les ruines, Valnitier, une cuve parmi les choses que vous n’avez pas réussi à détruire. Vous auriez peut-être dû vous arranger pour supprimer l’orienteur qui vous gênait. En tout cas, la cuve semble indiquer que les Blasphèmes ont été créés. Elle contient une sorte de bouillon de culture, des bacillaires pourraient vous en dire plus. Mais bien sûr, le public entendra parler d’une sorte de nid. Un nid de Rebuts d’un nouveau genre.
- Les miroirs ?
- Nous avons été sots d’ignorer si longtemps leurs possibilités. C’est une magie à laquelle presque tous les pays ont accès, par nécessité, pour soigner leurs mages. Les Atépéhiens emploient l’eau, les Ostrelonguois tout type de métal poli… C’est le reflet qui est important, non le matériau. Même des pays dont les miroirs sont bannis pourraient avoir accès à cette spécialité.

Damnis se caressa le bouc ; autour des rayures blanches, certaines mèches restaient d’un auburn vermeil.
- Ce que vous avez entendu à la cérémonie officielle est exact, Valnitier. Nous allons creuser rapidement dans cette voie, avant que d’autres ne le fassent. La survie d’Eldée pourrait être bénéfique, il pourrait nous aider sur la route de l’avenir.
- Proconsul, cette brillante perspective n’a pas l’air de vous enthousiasmer.
- Eldée est un mage renégat, et un mage, c’est…

À nouveau, Damnis avait la bouche sèche.
- Nous essayons de nous éloigner de la barbarie. La révolution devait amener un État plus juste, plus égalitaire.
- L’égalité est vraiment une valeur ? demanda Elsy en toute sincérité.
- À la révolution, nous le pensions. Cette guerre nous avait changés. Nous avions vu les premiers animaux aussi dangereux que des hommes, peut-être. Face aux Rebuts, le sang de tout le monde avait la même couleur. Oui, c’est peut-être sot, mais c’est un idéal. Et la magie ne permettra jamais d’atteindre l’égalité. Jamais. Parce que tout au fond, elle est l’extrême inverse. Un mage constitue, virtuellement, la tyrannie incarnée. C’est quelqu’un qui se balade en permanence avec une arbalète chargée, et qui ne peut s’en séparer.
- Je n’avais jamais vu Élodianne sous cet angle.

Damnis avait envie de la prendre par les épaules, pour la secouer. De lui dire qu’elle devait garder contact avec Amdelin, qu’il était primordial que la magicienne miroitiste reste en prise avec la réalité. Que son amie Élo allait être une pionnière, que de son travail dépendraient beaucoup de choses, à l’avenir. Les mondes-miroirs ouvraient leurs possibilités, et très peu de gens maîtrisaient leurs principes.
- Cette conversation est terminée, se contenta-t-il de déclarer. J’ai bientôt rendez-vous avec Prime. Et vous, vous avez vos réponses.
- Ce fut rapide, répliqua Elsy avec un doux sourire.
- Signe que vous mûrissez. Avec l’âge, tout semble passer plus vite. On vous l’a déjà dit ?

Damnis désigna l’extrémité de la passerelle, débouchant sur la porte qu’ils avaient franchie plus tôt.
- Vous repartez par là. J’ai été ravi de vous connaître, mercenaire, et je crois que nous nous reverrons. Mon offre reste valable. Merci d’avoir accompli, du moins en grande partie, mon objectif à Camaïeu. Vous aurez encore l’occasion d’appliquer ma volonté.
- À tant vous rencontrer, je deviendrai meilleure, dit-elle d’un ton joyeux.

Elle avait fait la moitié du chemin, et elle s’était baissée, par réflexe, réagissant au retour du brasero figurant la comète, quand Damnis, planté au milieu de la passerelle dans son armure d’apparat, l’interpella :
- Mercenaire ! J’allais oublier deux choses. D’abord, il y a des remous dans les quartiers ouest, à ce qu’on m’a dit. Vous voudrez peut-être rester au Palais pour la nuit. Ensuite, si vous croisez un fonctionnaire avant les trois prochains virages, flanquez-lui une bonne rouste : en un tel lieu, ça ne sera pas un fonctionnaire, mais un homme de la police secrète.
- Je peux taper sur la police secrète ? demanda Elsy, incrédule.
- La quoi ? Excusez-moi, avec l’astrolabe, je n’ai rien entendu. Je vous ai juste dit de résister à l’envie de vous défouler, ne frappez personne dans le Palais, et surtout pas un fonctionnaire, même si vous êtes très énervée !
- Je ne suis pas énervée !
- Calmez-vous, vous dis-je, et résistez à l’envie !
- Bien reçu ! clama Elsy avec un gigantesque sourire. Et navrée de décliner votre hospitalité ; après toute cette histoire, j’ai hâte de rentrer !
- Je ne peux même pas vous offrir une escorte ?
- On commence comme ça, et on passe toute sa vie accompagnée de cinquante militaires…

Quand elle fut partie, Damnis fit grise mine. Elle était jeune, directe. Même si c’était une tactique pour se faire remarquer, elle jouait la transparence. Lui était vieux et fourbe. Son rendez-vous avec Prime était plus tard dans la journée, mais il voulait se ménager du temps pour visiter les anciennes écuries. Et il n’avait pas vraiment rendez-vous avec Prime.

La question qu’Elsy avait négligé de lui poser était la plus importante. Et il était soulagé qu’elle n’ait pas demandé, car sur un tel sujet, il ne pouvait être franc.

Il toucha à un panneau de commande. Après quelques réglages, les astres reprirent leur cours normal, ajusté au calendrier du firmament. C’était une belle horloge, la plus précise du monde. On pouvait jouer comme on le souhaitait avec ses sortes d’aiguilles, elle revenait toujours à la bonne configuration.

Il n’avait pas véritablement espéré que la jeune mercenaire aborde le sujet.
- Qui est Prime, proconsul ?
- Prime comme on l’imagine n’existe pas, Elsy. L’être que tu as rencontré n’est qu’un primat déguisé.
- Damnis ! Je croyais que ces dingues croyaient en Prime !
- Seuls les primats des plus hauts échelons sont au courant de la supercherie, mais ils sont ravis de perpétuer le système. Pour ces fanatiques de la loi et du pouvoir, geôliers et protecteurs de la plèbe, tenir le rôle de Prime est l’honneur d’une vie.

- L’honneur d’une vie, se répéta Damnis à voix haute en enfilant son casque.

Non, il n’avait pas rendez-vous avec Prime. Il devait rencontrer les pères supérieurs.

Prime tel que le peuple l’imaginait, en entité décisionnelle, n’existait que sous la forme du conseil. Sept primats rassemblés, leurs voix presque unanimes, autour d’une grande table, tentant systématiquement d’imposer leurs vues à Damnis. Il avait subi un entretien de ce type avant son départ pour Lazirac, et avait dû expliquer sa position vis-à-vis de Teliam Vore, ses soupçons. Une deuxième réunion au sommet avait eu lieu à l’aube de l’envoi de l’expédition-suicide à Camaïeu. En des temps troublés, les confrontations avec les primats tendaient à se multiplier. Les pères supérieurs voulaient le voir une nouvelle fois, pour parler de l’Agence Elsy. Et des mondes-miroirs.

Damnis ne croyait pas non plus qu’Elsy croiserait un haut fonctionnaire. Elle se sentirait mieux et le comprendrait mieux après de tels adieux, mais les serviteurs de Latima étaient plus habiles que ça.

Il tira de son fourreau cuivré une ayguise cérémonielle, toute en passevelle, et pourfendit la planète Raneshk, espérant entendre un cri. Mais la sphère était vide. De toute façon, le cœur n’y était pas.

 

 

- De quoi as-tu parlé avec le proconsul ?
- Il m’a dit la bonne aventure. Toi et moi, on deviendra très riches, on se mariera ensemble, on aura de beaux enfants.
- Va te faire voir ! rigola Élodianne.
- Non, sans blague, il m’a presque dit ça.

La tempête de neige s’était adoucie, mais aussi réchauffée. C’était à présent une fine pluie froide qui tombait sur les capuches d’Elsy, Basilien, Ohya et Élodianne.
- Toi épouser Damnis ? demanda Ohya avant de gémir, les cahots de son cavalin éprouvant ses blessures.
- Bien fait ! Ça t’apprendra à médire.
- Allez, crache le morceau ! fit Basilien.
- Du calme, les garçons. Convoler en justes noces serait une sacrée promotion, mais vous me voyez en robe de mariée ? On a seulement parlé. Il m’a assuré que l’Agence Elsy atteindrait les sommets.
- Ca vaut mieux, vu qu’on s’est cassé le cul pour pas un rond, apparemment. Où elle est, la foule qui applaudit ? Les danseuses ? Le festin ?
- Tout le tak qu’on veut, dit Ohya, et autant qu’on voudra ?
- Ouais, le tak… Hé, une seconde, Ohya, tu veux répéter ça ?

Ohya resta de marbre, même lorsqu’ils eurent rejoint le couvert des bâches protégeant les quartiers riches.
- Il a parlé correct, gronda son ami. Personne pourra le nier ! Il a parlé correct !
- Contrairement à toi, observa Elsy. Cause convenablement, allez, tu verras, ce n’est pas si difficile que ça. Baz, toi pouvoir bien parler l’étatique !
- Je n’ai rien entendu de notable, ajouta Élodianne. Il a bien dit « Nous avoir tout le tak que nous vouloir » ?
- Moi dire ça.
- Non, putain, toi pas dire ça ! Vous voulez me rendre chèvre ?

Le cavalin de Basilien, cadeau du Palais Central, un géant rouge tigré venu d’Atépéha, choisit ce moment pour ruer. Balancé deux mètres au-dessus du sol, le jeune homme assena plusieurs coups sur la large encolure.
- Tu surveilleras ton verre, Baz, pouffa Elsy. Peut-être qu’au bar aussi, ça sera ton jour de déveine.

La sortie des riches boulevards se fit au son des jurons de Basilien, et Elsy en profita pour tester son nouveau cavalin. La monture était fine, légère, et le gris de ses écailles tendait vers le bleu ardoise. Elle partit au galop dans les rues encore vides, et franchit maintes boutiques et commerces. Elle remarqua que le double cordon des miliciens avait disparu. Par une soirée à Mirinèce, ils avaient autre chose à faire que d’assurer la protection permanente des survivants de Camaïeu.

Un coup de tonnerre.

Elle fixa le ciel et fit demi-tour pour rejoindre ses trois amis. Ils étaient encore dans les premières rues des quartiers marchands.
- Allez, on se dépêche. J’ai hâte de me mettre au sec.
- Tu as entendu ça ? demanda Élodianne.
- Ouais, l’orage va reprendre.

Ils partirent en maudissant le climat mirinéçois, les arcanes de la politique, l’ingratitude de la population – qui, de toute façon, ignorait encore tout de leur mission, et se satisfaisait bien de son ignorance, les lâches, les ingrats, que Prime les foudroie, s’ils avaient déjà croisé un Rebut mille-pattes, ils auraient une autre attitude, croyez-moi –, le prix du tabac, l’impossibilité d’allumer des cigarettes sous la pluie, le coût de l’alcool aux abords du Palais, l’indifférence des fonctionnaires du Palais, l’absence de vêtements de rechange pour Elsy au Palais – après sa douche, elle avait dû réenfiler pantalon, chemise et gabardine tout juste séchés et un peu nettoyés –, la lenteur des soins pour Ohya au Palais, l’inefficacité des pompes du plan d’eau, leurs bottes encore foutues, le fait que seuls Elsy, Ohya et Basilien aient reçu des cavalins-cadeaux, parce qu’Élodianne, elle, était une magicienne, elle avait accès à l’écurie des magiciens, les petits cavalins ocres étaient assez bons pour elle, ils maudirent aussi Hussert qui n’avait pu venir, car il avait dû rejoindre sa femme en toute hâte, ce lâcheur, ils crachèrent sur Jober qui les avait abandonnés dès l’entrée de la ville, et sur les primats qui n’étaient pas capables de se détendre un peu, de desserrer la ceinture et les costumes rituels pour aller boire un petit verre en ville, et sur Damnis qui venait les soutenir pour ensuite jouer son gouvernant distant, sauf avec Elsy qu’il voulait bien draguer en privé comme le vieux pervers qu’il était, et sur tous leurs amis qui ne pouvaient pas être là, et sur Cassiandre Arlard qui pouvait être là, et qui les avait devancés au Verre Ébréché, ce naze, sûr qu’il avait une idée derrière la tête, et Alixandre qui serait là aussi, ô miracle, il venait juste de se souvenir de leur existence alors qu’ils avaient sauvé ses miches et celles de tout le monde… Élodianne parlait peu, mais elle s’amusait des divagations de ses trois compagnons.

Sur ces entrefaites, ils parvinrent aux quartiers ouest. Et là, c’était la guerre.

 

 

À l’annonce de la clôture du dossier Blasphèmes, les services d’entretien municipaux avaient commencé la réparation de la route agricole. L’un des principaux chargements de bois et de pierre s’était trouvé pris dans une querelle de clans, et les ouvriers de métier avaient réagi violemment au pillage des matériaux de construction. Quand la milice s’était mêlée de rétablir l’ordre, le conflit avait explosé en de multiples émeutes.

La tempête n’avait rien arrangé, ébranlant plusieurs habitations fragilisées, trouvant dans maintes rues barricadées des barrages de fortune où l’eau s’accumulait. Les égouts des quartiers ouest, partiellement comblés suite aux précédents sinistres, ne pouvaient écouler les flots boueux, puants.

Le quatuor à dos de cavalins, s’il ignorait l’origine des troubles, pouvait en constater les premiers symptômes : deux murs brûlés, des fenêtres brisées, un toit écroulé, quelques planches encore jetées en travers des ruelles, et une dizaine de sacs de patates répandus près d’une impasse, dont l’un éventré, laissant son contenu exposé à l’averse.
- Ah, proféra Elsy. Ah oui. Des remous. Et il prétend que j’ai l’art de l’euphémisme.
- Qui ça ?
- Damnis. Il m’a avertie.

Elle se tourna vers Élodianne. Le visage fin de la jeune femme semblait très pâle, sous sa pèlerine parme.
- Tu peux rentrer chez toi. File au Palais, dis-leur qu’on a des ennuis.
- Je reste avec vous. On rentre tous en sûreté, ou personne n’y va.
- Je dois aller chez moi, fit Elsy. Si des connards sont en train de me piquer mes meubles ou Prime sait quoi, je dois le savoir.
- Y’a rien chez toi, dit Basilien.
- Il y a tout mon ‘velle. Dont ta paie et celle d’Ohya, pour la velliade passée.

Le faciès de Basilien se durcit.
- Nous veiller sur fric, gronda Ohya.

Les paquets de mousse décrochés de Galrekah, en tombant sur les toits, faisaient comme une musique. Mais cette fois, c’était une musique de fond. Les vraies notes, c’était les coups de tonnerre. Qui ressemblaient plutôt à des explosions.
- L’État vous remboursera, plaida Élodianne de sa voie la plus forte.
- Ah oui ? Depuis quand ils font dans l’assurance ? Ils nous paieront vite, ça, j’en suis sûr, mais ce que je veux, Élo, c’est mon ‘velle du moment. Celui qui m’était dû, que j’ai récupéré et que je compte garder. Ma propriété, la mienne.
- Ça vaut plus que ta vie ?
- Premièrement, ma chère vieille amie, tu ne sais plus ce qu’est l’oseille, je lis ça dans tes yeux. Tu as passé tant de temps avec un salaire de mage, dans un superbe appart’, que tu ne comprends plus que jusqu’à cette mission, cette mission-là, hein, la nourriture, le loyer, c’étaient des vraies préoccupations pour nous. Cela vient de changer, enfin, j’espère… Mais le ‘velle reste important, je ne veux pas passer mon temps à accomplir les quatre volontés du Palais.
- Deuxièmement ? dit Élodianne en ravalant des critiques cinglantes.
- Deuxièmement, lança Elsy avec un dangereux sourire, personne ne va mourir ! À part tous les pauvres types qui oseront se mettre en travers de notre route.

Ils reprirent leur route. Des pavés étaient arrachés, et dans le lointain, des cris retentissaient. Après trois croisements et un tournant, la rue était coupée d’une avenue où une foule courait.
- On ne va pas par là, fit Elsy.

Ohya grogna au son d’une trompe de la milice.
- Ça être du vilain.
- Tu rentres, Élo.
- Répète-moi ça ? J’ai dû mal comprendre ?
- Baz ? Tu peux raccompagner la madame au Palais ?
- Pas une très bonne idée, rétorqua le jeune homme. Je crois qu’on s’est déjà trop avancés. Elsy, faut pas qu’on se divise.
- Tu as une arme ?
- Juste ça.

Il sortit de sa poche un coutelas à la poignée incrustée d’ambre noir.
- Tu ne l’as pas rendue au Palais ?

Basilien sourit au regard de son amie.
- C’est marrant, je croyais que ça serait encore Élo qui jouerait les fillettes.
- Ça pourrait être un larcin au-dessus de nos moyens, reprit gravement Elsy.
- Un larcin ? Je l’ai gagné. C’est moi qui ait tué le vieux, son poignard est à moi.

Élodianne ne dit mot, surprise de ne pas être choquée.
- Moi jamais quitter bâton, indiqua Ohya. Moi pouvoir me battre.

Quelques pas de plus. Ils virent une rue à la chaussée disparue, le sol s’était effondré jusque dans les souterrains. Un flot d’eau sale, emportant des formes comme des sacs, ou peut-être des corps, déferlait sans s’arrêter.
- Sûr que les égouts étaient vides de Blasphèmes ? s’interrogea Elsy.
- Tu me poses une colle, dit Élodianne. Espérons que oui. Espérons qu’aucun n’ait survécu. Nulle part.

Ils pouvaient contourner la rue à la chaussée défoncée, qui était sur le chemin du domicile d’Elsy. Il y avait un passage de l’autre côté du pâté de maisons, un goulet encombré d’ordures, d’échelles menant aux toits. Impossible d’amener leurs montures par là. Au-delà, des barricades. Élodianne entendit, au-delà de la pluie, du bombardement de Galrekah, des cris, des déflagrations, une rumeur d’affluence.
- Tout le monde est devenu fou ?
- Le stress… dit Elsy en faisant signe à Ohya, désignant un immeuble. Les tensions. Les types du gouvernement ont tout tenté pour calmer le jeu, baisser la pression. Cependant, quitte à t’étonner fort, il y a un moment où les choses débordent. Après, une loi jugée injuste, un accident quelconque, et boum.

Élodianne fut un instant distraite par Ohya qui descendait de son cavalin atépéhien avec son gourdin, les chaînes tintant à l’extrémité, puis elle s’exclama :
- Mais les Blasphèmes, les attentats, tout ça, c’est terminé !
- Ah, et les gens le comprendront du jour au lendemain ? Des velliades qu’ils ont mal.

Le colosse tatoué frappa la fenêtre la plus proche, puis acheva le bris du croisillon, et, de l’extrémité de son arme, nettoya les débris de verre, avant de bondir par l’ouverture. Élodianne chancela.
- Vous… faites quoi ?
- On met les cavalins un peu en sûreté, répondit Elsy.

Près de la fenêtre, une porte s’ouvrit sur Ohya.
- Déjà mise à sac, hein ? fit Elsy.

L’Atépéhien hocha la tête. Basilien était lui aussi descendu de son cavalin. Il eut du mal à faire rentrer le reptile de taille monstrueuse par la porte de la maison.
- Tu ne pourras jamais le nourrir, commenta Elsy. Ce truc engloutira au moins ton poids en boustifaille tous les jours que Prime fait.
- Mais on s’infiltre chez des gens ! bondit Élodianne tandis que l’arrière-train tigré disparaissait enfin par le chambranle.
- Ouais ! Tu vois, Élo, ça, c’est du vrai viol de loi ! Et je dirai…

Elsy fut bousculée par un homme très pressé. Sauf que ce n’était pas juste une bousculade, il s’empara de son avant-bras droit, avant de hurler.
- Pas de pot, ce n’est pas un bijou, dit Elsy en regardant l’homme s’enfuir. C’est mon arme, abruti !

Elle prit les rênes de son cavalin gris juste à temps, évitant qu’ils ne soient saisis par une femme en haillons. Élodianne remarqua qu’il y avait maintenant plusieurs autres personnes dans la rue, et aucune à laquelle elle aurait confié la garde d’un bébé. Elle imita Elsy et entra dans la maison, tirant sa monture ocre, avant qu’Ohya ne ferme la marche, poussant à légers coups de gourdin un cavalin de la carrure de celui de Basilien.

Aucune lumière au rez-de-chaussée. Le mobilier était broyé, des vêtements étalés sur le plancher. Un logis pauvre des quartiers ouest, comme un autre, avec un semblant de cuisine en bois, sans carrelage, sans doute pas de salle d’eau, un escalier à moitié pourri. Mais il était évident que plusieurs personnes habitaient là, et qu’au quotidien, la maison n’était pas dans cet état.
- Ces gens ont tout perdu, dit Elsy en retournant un à un les tiroirs d’une commode.
- Que fais-tu ? demanda Élodianne.
- Je cherche ce qui reste.

Leurs regards se percutèrent.
- Non, je déconne, il ne reste sûrement rien. Hé, Élo, tu crois qu’on serait entrés là s’il y avait eu quelqu’un ? Si on n’avait pas remarqué une fenêtre cassée et une échelle qui y menait, dans la rue à côté ? Tiens, d’ailleurs, je ne te conseille pas de monter à l’étage, pas de cadavre ici, mais ça ne veut pas dire…
- On a trouvé la cave, dit Basilien.
- Le plan, c’est qu’on ne peut rejoindre ma piaule personnelle sans passer par cette rue-là, dit Elsy. Ou alors, on fera un gros détour, et avec ce bordel, c’est hors de question, on ne perd pas de temps. Et par la rue d’à côté, les cavalins ne passeront pas. Et peut-être qu’au-delà, il y a encore des obstacles. On planque les cavalins, on avance, et on espère qu’une fois que les choses seront calmes, ils seront encore là.
- Compris, dit Élodianne.

Sa voix résonnait creuse à ses propres oreilles.
- Et si les propriétaires sont dehors ? ajouta-t-elle en observant une latte qui pouvait servir d’arme, entre deux assiettes brisées. Ils vont réagir comment à l’attelage-cadeau ?
- Ils ne les lâcheront pas, tu connais ces quartiers. On devra leur faire comprendre que c’est à nous, d’une manière ou d’une autre.

La trappe de la cave était trop étroite, mais après avoir défoncé quelques planches, Ohya et Basilien purent faire descendre les quadrupèdes dans les soubassements. Les cavalins vagissaient, les écailles de certains se soulevaient pour les laisser suer.
- Vos gueules ! Si vous voulez pas vous faire voler, ou vous faire découper par un clodo affamé, fermez-la et restez là !

Le svelte cavalin d’Elsy se cabra, retomba, soulevant de la sciure.
- Je reviendrai te chercher, Ravage, je te le promets. Le ‘velle d’abord. Vos prix ne valent pas tout le magot que j’ai laissé chez moi.
- Ravage ? s’étonna Élodianne.
- C’est un nom comme un autre.

Ohya et Basilien amenèrent chacun une armoire cassée. Les deux meubles couvraient complètement la trappe élargie. L’odeur de la sueur des hommes se mêlait à celle des reptiles affolés.
- Vous allez mettre d’autres meubles ? demanda Élodianne.
- Surtout pas, si un pilleur voit tout un tas, il fouinera en dessous.

Elsy renversa alors les commodes, les tables, les chaises.
- Je n’aime pas tes méthodes, dit Élodianne.
- Ça, j’avais compris depuis Camaïeu. Avant Camaïeu.
- C’est un comble qu’elles marchent.

Ils se rassemblèrent à la porte d’entrée.
- On replonge en enfer ? demanda Basilien.
- Restons groupés. Et mettons-nous d’accord. On va chez moi. Ensuite ?
- Folle-dingue, dit Ohya.
- Et toi, espèce de gros pachyderme…
- Il parle de ma mère, coupa Basilien. Merde, j’y avais pas pensé. Comment j’ai pu oublier.
- Et Arlard, fit Élodianne. Au Verre Ébréché.
- Vous voulez qu’on fasse quoi, la grande mission de sauvetage ? D’accord, je note ça sur ma liste. Mais on s’arrête au bar. C’est sacré, les bars.

Elsy retroussa sa manche pour dévoiler la lame de son ceste.
- Et toi, Ohya ? Tu veux sauver ton chat ? Ton campagnol ?
- Non. Amie.

Elsy, Basilien et Élodianne restèrent un instant muets. Puis :
- Quel genre d’amie ?
- On l’a déjà vue ?
- C’est pas la brune qui…
- Non, Baz. Juste amie.
- Et puis merde, putain, foutre ! cracha Elsy. On a déjà passé la journée à chevaucher !

Elle se lissa les cheveux.
- Bon, suivez-moi. On va aller partout. Mais groupés. De toute façon, ma maison est sur le chemin de chez la folle-dingue. Ah oui, et si vous voulez aussi sauver tous vos autres potes… Je n’irai pas avec vous. Vous m’aidez, je vous aide, et c’est tout.
- Toi aider pour amie ?
- Mais ouais ! Et si je n’étais pas aussi vannée, j’aiderais surtout la milice à régler les émeutes. Là, c’est hors de question.
- Merci pour amie.
- Hé, la baston, c’est notre rayon. Tiens… ça ferait un slogan.

 

 

Après la ruelle pleine d’ordures et d’échelles, ils durent courir entre des habitations presque réduites aux charpentes, noircies par des flammes que la pluie étouffait au fur et à mesure. Des braises couvaient dans ces bâtiments, les maisons étaient comme devenues Rebuts.

Elsy avait entrevu qu’Élodianne s’était armée d’une latte. Une vraie petite mercenaire. Elle se demanda ce que diraient ses parents en voyant ainsi la fillette qu’ils avaient adoptée. Puis elle cessa de sourire, en se demandant ce que diraient ses parents d’elle-même.

Des gens couraient autour d’eux. Elle chargeait, lame au clair, et hurlait et tranchait dès que quelqu’un s’approchait d’un peu trop près. On la voyait venir de loin, avec ses trois amis, et les personnes bien intentionnées, normalement, l’évitaient. Celles qui s’effondraient sous son ceste étaient armées. Elle évita aussi un pavé, et ne perdit pas de temps à chercher qui l’avait lancé. La rue Farald n’était plus loin.

Elle se retourna un instant, ni Basilien ni Élodianne ne semblaient amochés. Ohya, plutôt que de zigzaguer, bondissait franchement pour éviter les déchets et les corps, et sous les yeux d’Elsy, il dérapa un peu, se rattrapa, continua à courir. Il gardait des séquelles de ses blessures récentes.

Une semaine de repos. Deux semaines de repos. Non, elle leur accorderait au moins une velliade de repos.

Elle continua à courir, à crier, à frapper, pendant que le tohu-bohu éclatait autour d’elle, des sons qui ne semblaient correspondre à rien, des grincements, des éclaboussures, et un soupir qu’elle mit une minute à identifier : celui d’une remise s’effondrant lentement sur elle-même, à sa gauche.

La pluie ne s’était pas calmée quand elle arriva en contrebas de la rue Farald. Dans un cul-de-sac. Trois passages, en trident, se trouvaient obstrués.

Devant elle, la plus grande des barricades : un mur rudimentaire, de trois mètres de hauteur, doublé d’une palissade dont les planches dépassaient, comme des dents usées. La pente de la cuvette de Mirinèce était ici marquée, et l’obstacle la surplombait nettement.

Elle se sentit le cou pris dans la glace. Puis elle domina son angoisse, et sans se retourner, appela :
- Vous êtes là ?
- Ouais ! fit la voix de Basilien, toute proche. Ça sent la merde !
- Bien d’accord.

Le grand mur portait des traînées de peinture verte. Des insultes diverses, et son prénom, martelé plusieurs fois.

Entre les planches et moellons, des interstices crachaient une eau vaseuse.
- Qui a fait ça ? cria Elsy, imaginant sans peine, au-delà de l’obstacle, la rue devenue étang, sa maison inondée. Qui ? Qui a osé ?

Elle ôta sa capuche. Le crachin lui martela doucement le front, clouant sur son œil droit des mèches blanches proverbiales.

Elle ne croyait pas une seconde qu’elle mourrait, même si ses nerfs et le faible armement de ses trois amis – dont l’un en convalescence – lui assuraient le contraire. Elle n’avait pas triomphé du château Camaïeu pour s’effondrer ici.

Un homme se hissa au sommet du barrage, en tenue campagnarde. Il tenait dans sa main une masse de chantier. Un cri, à quelques rues de là, couvrit ses premiers mots, il hurla :
- Tu te souviens ?
- C’est toi qui vas te souvenir ! répliqua Elsy en avançant vers lui. Descends de là et déblaie ça, sinon on t’étale les entrailles jusqu’au Palais Central !

D’autres silhouettes apparurent, pareillement armées.
- Le sang appelle le sang ! s’égosilla le campagnard. Je t’exauce, je déblaie !

De la masse, comme d’une hache, il frappa le haut mur. Ses sbires l’imitèrent. De puissants jets d’eau répondirent à leurs coups, s’élargirent, et avec force grondements, le barrage se rompit. Elsy fut frappée par le torrent.

Basilien gagna le barrage de droite, mais il fut lui aussi fracassé, des vagues moins fournies vinrent le faire valdinguer. Il entrevit, emporté par les flots, que les assaillants n’arrivaient pas à détruire la troisième barricade, et qu’Ohya cherchait à la gravir.

L’eau envahit la rue comme des flammes vives. Quand Élodianne fut atteinte, elle eut plutôt l’impression que des poings la frappaient. Elle heurta une paroi, sa jambe fut brisée. Elle hurla, avalant au passage des restes de gadoue.

Elsy s’était accrochée aux reliefs de la chaussée. Les flots épuisés, elle vit deux corps inanimés. Son sang battit plus fort à ses tempes, mais c’était des inconnus. Ils avaient les atours composites de brigands ordinaires des quartiers ouest, plusieurs couches de vestes élimées, écharpes épaisses, pantalons à rayures et manches rapportées. Sans doute des ennemis, emportés par la houle, le muret ayant plus explosé qu’ils ne l’imaginaient.

Elle dégagea sa lame d’entre les pavés, ses narines la brûlant, de l’eau s’en écoulant.
- Arthus ! gronda le campagnard à la masse de chantier.

Il n’était pas visible, mais sa voix était caractéristique. Elle l’avait déjà entendue quelque part. De même que le nom qu’il venait de clamer.

Elsy fonça en avant, entendit le claquement d’un carreau éclaté sur la chaussée, derrière elle.
- Baz ! On me tire comme un lapin !

Ses bottes, davantage assurées à chaque pas, l’emmenèrent vers le premier corps. Elle le larda de coups, courut vers le second. Une douleur à l’épaule, un éclair lourd, d’acier. Pas le temps de s’en occuper, l’homme aux vestes gorgées d’eau rampait, elle lui enfonça sa lame dans la nuque. Elle se replia sous le cadre d’une porte. D’instinct ou par chance, elle avait gagné l’immeuble même d’où pleuvaient les carreaux. Un autre trait arriva, rata Ohya de peu. L’Atépéhien s’était hissé sur le barrage plus résistant que prévu, et son gourdin fracassa une tête. L’homme alla rebondir en contrebas, rouler un peu, avant de reposer sur la chaussée détrempée. D’autres préférèrent plonger de l’autre côté, dans la ruelle encore inondée.

Elsy empoigna l’empennage dépassant de son épaule, et le scia un peu à l’aide de son ceste, avant de le briser. Puis elle sortit un canif d’une poche de sa gabardine, ôta ce manteau plus encombrant qu’autre chose et commença à se charcuter les chairs, essayant d’aller aussi vite que prudemment.

Elle arrêta son mouvement en voyant Élodianne. En aval dans la rue, la magicienne se protégeait sous plusieurs planches qui avaient été emportées par la déferlante de l’inondation. Bien. Élodianne pourrait sans doute parer plusieurs tirs, voire un assaut frontal.

Elle extirpa l’extrémité du carreau. Elle l’examina, le lécha légèrement, pas d’autre goût que celui de son sang. Elle ne savait pas. Tant pis. De toute façon, si le fer était empoisonné, son compte était réglé. Leurs agresseurs ne montraient guère l’envie de faire dans la dentelle.

Ohya avait réglé les choses de son côté, et il avait pris une sorte de sac dans la petite barricade, sac où se plantait déjà un carreau. Il le brandit comme un bouclier, s’éloignant du mur, et alla s’occuper de l’autre petit barrage, celui qui s’était brisé juste devant Basilien. Le point de vue d’Elsy ne lui permit pas de voir les hommes qui couraient à la rencontre de son ami jusqu’à ce qu’ils soient presque sur l’Atépéhien. Il en percuta un, rapide échange de coups avant que le gourdin trouve le visage de l’homme. Le deuxième bandit frappa le géant dans le dos, il tomba à genoux. Mais à son tour, son vainqueur reçut un coup assené par-derrière, et s’effondra sur Ohya. Elsy le dégagea d’un coup de pied, enfonça la lame une deuxième fois pour faire bonne mesure, mais ne put s’occuper de son ami tout de suite. Il y avait un troisième homme, qui dévia son attaque.

L’ennemi disposait d’une ayguise tordue, sans doute moins une relique qu’une création artisanale. Il frappa à son tour, il était rapide, elle arrêta ses coups du mieux qu’elle pouvait, espérant qu’Élodianne arrive vite, par exemple qu’elle le frappe par-derrière avec sa latte. Mais elle n’était pas là, elle était toujours sous ses planches, et Elsy finit par se faire blesser au bras. Tentant, de plus en plus maladroitement, de parer les assauts, elle songea à l’arbalétrier. Plus de tirs, peut-être n’avait-il simplement plus de carreaux. S’il venait en renfort pour son acolyte, ou si quelqu’un d’autre venait…

Quelqu’un d’autre. Ohya était encore dans les vapes qu’un énième homme arrivait. C’était le cerveau du guet-apens, elle le pensait, le type en vêtements campagnards avec sa masse de chantier. Il venait prêter main-forte au bandit à l’ayguise. Elsy sentait ses forces l’abandonner. Elle reculait, elle arriverait bientôt au niveau d’Élodianne.

Il y eut un hurlement, et une forme tomba des hauteurs. Le cadavre vint s’écraser juste sur l’homme à l’ayguise. Ils basculèrent au moment précis où le campagnard frappait. Sa masse vint cogner le flanc de son allié.

Elsy se précipita. Le campagnard dégagea sa massue, balaya l’air. Elle recula de justesse. Avec la portée de l’adversaire, elle ne pouvait saisir l’ayguise du malfrat recroquevillé. Ohya se redressait, dans le dos de l’ennemi. Elle devait se concentrer sur le campagnard, ça semblait être le seul qui restait, et si Ohya le surprenait…

Poussant un juron en aurterrien ancien, l’homme balança sa masse. Elsy l’évita, courut, déjà l’arme revenait. Elle para de son ceste, mais la puissance du coup la renversa. Elle toucha le sol, élancement brûlant avec la plaie du carreau. Le campagnard lui donna un coup de pied, au moins une côte brisée. Il hurla, arma son bras, Ohya le frappa du gourdin en pleine tête.

Pendant que le campagnard tombait, à genoux puis à plat ventre, le cou tordu et le crâne enfoncé, Elsy se releva. Il restait un bandit, gémissant en position fœtale, sous les jambes du cadavre de l’arbalétrier ; il se tenait les côtes, brisées d’un coup de masse. Elle saisit l’ayguise artisanale, l’inaugura en transperçant le menton de son propriétaire, jusqu’au cerveau, puis remonta vérifier les vestiges des barricades. Derrière elle, Ohya frappait une fois chaque corps. Tous étaient vraiment morts.

Basilien avait mis du temps pour trouver une échelle qui conduisait aux toits, après un angle de rue cent mètres plus bas, et Arthus ne s’était pas laissé faire. Il descendit le plus vite possible, sans savoir ce qu’il allait découvrir.

Élodianne était vivante, avec une jambe cassée. Elle était debout, appuyée sur une planche. Ohya avait les yeux égarés et il restait sur place, mais il était manifestement vivant. Basilien se demanda si ce tonus était commun à tous les Atépéhiens, ou si Ohya et Manoha étaient des exceptions. Enfin, Elsy perdait du sang par le bras et l’épaule gauches. Elle avait ôté à moitié sa chemise, dévoilant ses plaies, mais aussi l’un de ses seins. Et elle était vivante.
- On a gagné ? dit Basilien en dominant ses craintes.

Il se détesta, car tout en étant horrifié de l’état de son amie, il ressentait des pulsions claires. Il alla empoigner l’épaule d’Ohya pendant qu’Elsy nettoyait les blessures à l’aide de la pluie. Le regard de l’Atépéhien se fixa sur lui.
- Baz, tu peux me faire des bandages ? demanda Elsy.

Il ôta sa chemise, en maudissant son torse épais, son ventre, ses seins comme ceux d’une vieille dame. C’était musclé, mais c’était gros. Et il ne pouvait cesser de penser à mal. Le téton d’Elsy. Non. Cette journée puait la pluie, les ordures et le sang. Il voulait être demain. Il voulait se haïr moins.

Il se pencha sur le cadavre d’Arthus, ôta son poignard de son menton, l’essuya dans un pan de sa chemise, laissa de l’eau de pluie goutter dessus, essuya à nouveau la lame avec un autre pan. Quand Elsy arriva à ses côtés, Basilien désigna le visage juvénile.
- Hé, tu te rappelles qui c’est ?

Elsy regarda le visage du campagnard et celui de l’adolescent, secoua la tête.
- Non. Ça ne me dit rien.

Basilien avait déchiré des bandes dans sa chemise, à l’aide du coutelas à poignée d’ambre noir. Il les noua sur les blessures d’Elsy, détestant chaque seconde davantage que la précédente.
- Tu serres un peu trop fort, dit-elle sans le regarder.

Elle enfila la seconde manche et boutonna sa chemise. Il garda les lambeaux de la sienne à la main. Pas la peine de se rhabiller, et Elsy aurait peut-être besoin d’autres bandages de fortune. Ou Élodianne, quand ils examineraient sa blessure.

Basilien jeta un dernier regard aux deux agresseurs. Il s’en souvenait. Il avait une bonne mémoire des visages. Mais Elsy avait assez de soucis.

Une demi-heure plus tard, les quatre amis, toujours en piètre état, franchissaient le seuil de la maison Orlinde. Une brique au travers d’une fenêtre, c’était tout ce que la bâtisse avait subi. La mère de Basilien était là, de même que le chien recueilli par Elsy. Ils choisirent d’y rester pour la nuit.

 

 

Damnis n’inspecta pas réellement les anciennes écuries. La puanteur était trop grande, le danger trop présent. Il s’arrêta à une barrière gardée par une alternance de magiciens et de soldats d’élites. Au-delà, il voyait les premiers monceaux répugnants, que maints thermogènes brûlaient encore et encore.
- Plusieurs cloisons ont été défoncées, déclara un primat qui gardait ses chaînes prêtes. Mais nous avons rapidement pu limiter l’invasion.

D’une manière ou d’une autre, Noélien Lincennes avait assujetti la loi de restitution matérielle au grand miroir dans les sous-sols du Palais. Ou peut-être qu’il avait toujours favorisé les miroirs laissés en ville pour le retour brutal de ce qui encombrait le monde de son esprit. Si tous les Blasphèmes étaient revenus en même temps à Camaïeu, par suite de quelque souci, cela aurait été problématique pour la cause terroriste.

Ce qui avait été éjecté dans les tréfonds du Palais Central n’était pas vraiment un Blasphème. On aurait dit que tout un marécage avait décidé, de concert avec une décharge publique, de violer l’édifice. Cadavres, excréments, armes brisées, restes d’une cavalèche, diverses substances puantes avaient été crachés, au cœur d’une matière qui offrait tous les tons de la digestion et de la décomposition. Une matière vivante. La dernière bataille s’était livrée ici, loin des yeux du public, et devait lui rester à jamais inconnue. La consomption d’une chose pas plus intéressante qu’un champignon géant, dans l’obscurité, sans enjeu, sans victoire possible de ce qui ne pouvait pas vraiment être appelé un organisme, n’aurait rien apporté à la propagande du gouvernement.
- On ne voit plus que des cendres, signala un mage à la cantonade. On peut arrêter, maintenant ?
- Appelez les matiéristes, dit Damnis. Votre travail s’arrêtera quand il n’y aura plus rien. Plus une trace de cette chose.

Il rebroussa chemin. À peine le fumet ordurier s’était-il estompé qu’une autre créature apparaissait. Un être maigre et sévère, qui tançait le proconsul comme s’il avait été de la même essence que le marais vivant.
- Bravo. Cette mission-suicide a réussi. Prime est un dieu puissant. Parce qu’un tel miracle…
- Moi aussi, chère ministre, je suis ravi de vous voir.

Latima lui emboîta le pas.
- Félicitations aussi pour votre lien affectif avec la mercenaire. C’est touchant. Je suppose que la jeter droit dans la gueule des Blasphèmes, c’était votre manière de lui prouver combien vous tenez à elle. Il est dangereux d’être de vos amis.
- N’allez pas me donner des leçons d’humanité. Vous venez pour autre chose, Isobelle.
- Cymbium s’agite. Et quelque part en Migie, un nouveau genre de machine a été inventé. Avec les trouvailles des terroristes, nous aurions pu garder notre avance technologique. Vous nous mettez en danger. Vous mettez tout en danger. Pour de vieux souvenirs.

Damnis s’arrêta. Latima lui fit face.
- Ai-je votre parole que vous ne ferez pas brûler les restes de Camaïeu ? Même la cuve à Blasphèmes ? Ou encore… Alçion va-t-il se tuer dans son sommeil ?
- Il suffit, dit Damnis. La boucherie est finie.
- Alors nous sommes d’accord. Mais faites attention à vos sentiments, votre passé. Ils peuvent vous entraîner n’importe où. Et surtout là où les primats veulent que vous alliez.
- Isobelle, vous frôlez le blasphème.
- Au prochain ennemi – Cymbium qui se renforce, les troupes de Derachrone, ou que sais-je, Aurterre ? –, faites-moi le plaisir de changer vos méthodes. Mais j’y pense, nous avons un nouvel ennemi, au moins pour cette nuit : le peuple de cette ville. Que comptez-vous faire pour les quartiers ouest ?
- La milice intervient.
- Les choses empirent, légat.
- Les troubles seront limités à ces quartiers. Et à cette nuit.
- Je vous conseille de prendre d’autres mesures. Il serait effroyable qu’il arrive malheur à votre protégée.

Le proconsul et la ministre des renseignements se regardèrent encore un instant, puis Latima partit d’un pas lent. Damnis tenta de considérer ce qu’elle lui avait dit, mais il n’y parvint pas. Émotionnellement et intellectuellement, il se retrouvait vide. Il tenta d’évoquer l’image de son ami Teliam, d’abord jeune, puis vieux, puis fou, puis vidé comme une dinde pour devenir pantin. Une marionnette de carnaval, le jouet d’une bande de jeunes démons. Était-il vengé ?

Il y avait tous les morts. Des soldats et des magiciens jeunes, talentueux. Et auparavant, tous les autres que les Blasphèmes avaient anéanti. Les dommages d’une guerre.

Damnis reprit sa marche, remontant des profondeurs, sans parvenir à tirer de tout cela la moindre détermination ou le moindre réconfort. Il devait réunir ses ministres, afin de décider de nouvelles directives pour le pays et pour la ville. Et auparavant, il devait s’adresser au conseil des primats.

Pour l’heure, il montait et avançait par des couloirs de bois, puis de pur passevelle, avec de plus en plus de chaînes, vers le centre du Palais, vers le centre de la capitale, vers le centre de Mirinar. Dans les zones les plus profondes, il n’y avait plus de gardes, de domestiques, de fonctionnaires, seulement des primats. Les dévots se faisaient plus nombreux, plus mutilés, et leurs costumes étaient de moins en moins chargés. Damnis se coupait du monde et de toute raison, et il marchait sans ménager ses jambes. Devant lui, de très lourdes portes s’ouvraient, chaque battant poussé par plusieurs primats. Les parois de bois pétrifié se faisaient dépouillées.

Apparurent les vestiges d’édifices de jadis : entrailles luisantes de navires en passevelle et squelettes grisâtres, des carcasses de baleines. Damnis passa dans de vastes boyaux où alternaient l’os et le bois, les côtes se confondant avec les planches courbes, le tout envahi par les chaînes primales, lianes d’une forêt de fer, toiles d’araignées d’acier. Les maillons, parcourant et ligaturant les charpentes, s’étendaient sur des kilomètres. La marche continuait, et autour du vieil homme régnait le silence réservé aux mausolées oubliés, aux cavernes inexplorées.

Après une éternité, il n’y eut plus, à nouveau, que des panneaux de passevelle plongés dans l’ombre, et des chaînes qui se détachaient des murs pour venir barrer la route au visiteur. Damnis enjambait les maillons, ou se baissait, ou les contournait. Il n’y avait jamais assez de chaînes pour gêner le proconsul plus que symboliquement. Dans les ténèbres, une nouvelle lueur naquit, la Lumière divine. Aux chaînes des murs se mêlèrent nombre de tuyaux de verre, et de l’or vif était acheminé lentement à travers ces canalisations.

À présent, plus d’embranchements, seulement un couloir bordé de tubes illuminés, passage ancestral qui débouchait directement sur le puits.

En ce point névralgique, au centre de leur spirale, les Arches convergeaient, s’entrelaçaient en sept vrilles de pierre mêlées. La colonne hélicoïdale descendait sur des kilomètres vers Mirinèce, et plongeait sur l’édifice au centre de la cité. Sous cette forme, les Arches étaient arrimées au Palais par plusieurs tournelles, mais elles ne faisaient pas partie de sa structure, et le peuple, au fil des siècles, avait oublié que leur matériau était différent, qu’elles s’achevaient en pic pointant vers une large ouverture.

Le puits, au milieu du Palais Central, gainé d’une sorte de cheminée qui montait jusqu’à envelopper des mètres et des mètres de vrilles entortillées, plongeait plus bas que toute excavation humaine. Il était doublé d’un immense alambic de verre, où la substance divine, le fluide doré, circulait librement, illuminant tout presque jusqu’au sommet de la cheminée.

Damnis ne descendit pas dans le puits, car plusieurs journées étaient nécessaires pour arriver au fond du colossal cylindre, via un escalier biscornu qui venait se mêler à l’alambic. Il se contenta de s’appuyer contre un tuyau où circulait le magma surnaturel, ni ardent, ni glacé, mais assez chaleureux pour le réconforter à travers le verre, et il plongea le regard dans la lumière la plus lointaine, et pourtant la plus éclatante, comme un soleil au fond du puits géant. C’était dans cet astre que puisait l’alambic, c’était une fraction de cette magnificence qu’il permettait d’admirer, en amenant à travers l’écorce terrestre la substance divine. Aucune pompe ne charriait l’or liquide jusqu’au-delà du puits, il venait de lui-même, guidé par les canaux de verre. Mais Damnis ne prêtait pas attention à l’alambic, il regardait avec sérénité le soleil au fond du puits. Un soleil doux, un soleil d’or, n’aveuglant pas, pénétrant l’être humain d’une toute nouvelle conscience, la conscience que là, sous la spirale des Arches, sous l’écorce terrestre, courait une rivière d’or, un lac d’or, une immensité d’or, liquide et pourtant non brûlant, l’origine de toute vie et de toute existence. Prime, l’unique, le magique, l’infini.

 

 

 

 

 

 

chapitre écrit par Raphaël Lafarge